Artiste plasticien autodidacte, le Tunisien Ridha Ghrab évolue hors des galeries institutionnelles et des classifications établies, développant une œuvre à la croisée de l’art, de l’écologie et de l’engagement social, où les matériaux recyclés deviennent langage, mémoire et prise de position.

Dans un espace de travail où s’accumulent tableaux, sculptures, journaux, cartons et matières destinées au recyclage, l’artiste s’est aménagé un territoire intime, laboratoire d’une création affranchie des codes. Là, les rebuts du quotidien se métamorphosent en œuvres singulières, façonnées à partir de papier, de magazines commerciaux, de textiles usés ou de matériaux récupérés, portées par une esthétique du détournement et une éthique profondément humaine.

Refusant les appartenances toutes faites, Ridha Ghrab considère que l’art perd son âme lorsqu’il est enfermé dans une école ou un courant. « L’art est avant tout un engagement, l’expression de principes et d’idées que l’artiste incarne dans ses œuvres », confie-t-il à l’Agence TAP, revendiquant une pratique libre, affranchie des normes académiques.

■Un artiste en dialogue avec la matière et la nature

Peintre et sculpteur, Ridha Ghrab a choisi un chemin à contre-courant, privilégiant des matériaux souvent délaissés par la création contemporaine. Tout devient, entre ses mains, potentiel esthétique : des magazines de grandes surfaces transformés en tableaux, des cartons usagés en volumes sculptés, des journaux et papiers recyclés en parures féminines. Chaque matière retrouve une fonction, une beauté, une utilité.

Il explique parfois produire des formes dont il ne connaît pas l’issue à l’avance, guidé par l’intuition, la maîtrise du design et le plaisir du geste. Une conviction l’anime : l’être humain est capable d’inventer sans limites lorsqu’il agit par passion.

Dans ses tableaux, il privilégie la technique du collage et de l’assemblage, utilisant notamment d’anciens jeans de marques internationales et des magazines publicitaires. Son sujet central demeure le corps humain, et plus précisément le mouvement. À travers les postures, les gestes et les expressions, il explore les états psychologiques, l’angoisse, la tension intérieure et les préoccupations invisibles de l’individu contemporain.

Pour l’artiste, le corps est le médium le plus à même de transmettre l’essentiel. Même dans le portrait, il rejette l’immobilité, cherchant à traduire « les états psychologiques extrêmes à travers le mouvement ». L’art, affirme-t-il, est aussi une forme de résistance face aux atteintes portées à la nature : « C’est un acte de protestation ».

■ Contre la société de consommation

Cette posture critique traverse l’ensemble de son travail. Ancien professionnel de la publicité durant plus d’un quart de siècle, Ridha Ghrab revendique aujourd’hui un rapport distancié, voire expiatoire, avec l’univers des marques. L’utilisation de supports publicitaires saturés de logos est, selon lui, un geste délibéré : un moyen de dénoncer la marchandisation de l’art et, plus largement, celle de la vie.

Les matériaux portent un message en eux-mêmes. Une œuvre, souligne-t-il, n’est jamais indépendante de la matière qui la compose. Découper, inverser ou fragmenter les noms de marques devient alors un acte symbolique, une critique du modèle consumériste dominant, démontrant qu’il est possible de produire une œuvre esthétiquement recevable tout en portant un engagement social.

■ Un parcours façonné par le hasard et la transmission

Attiré dès l’enfance par les activités manuelles et la récupération d’objets anciens, Ridha Ghrab a affiné sa sensibilité au fil d’expériences diverses : formation d’ingénieur, carrière dans la publicité, voyages à travers la Tunisie et à l’étranger. Chaque déplacement nourrit son imaginaire et renforce son attachement aux matériaux locaux, comme l’utilisation de fibres issues du palmier dans les régions productrices de dattes.

Un épisode familial marque un tournant décisif : aider un neveu à fabriquer des objets à vendre lors d’une activité scolaire. Les bijoux en papier conçus collectivement rencontrent un succès inattendu. De cette anecdote naît un projet structuré, fondé sur trois piliers : l’écologie, l’art et le design. Le projet évolue, se professionnalise et s’ouvre progressivement à l’exportation vers certains marchés européens.

■ Un art accessible, hors des temples consacrés

Autodidacte revendiqué, Ridha Ghrab défend une vision non élitiste de la création. Il anime des ateliers pédagogiques dans des écoles, associations et institutions universitaires, convaincu que chacun peut s’exprimer artistiquement à partir de son vécu et de sa culture. Ces espaces deviennent aussi des lieux de sensibilisation à la protection de l’environnement et à l’usage de matériaux respectueux de la nature.

Fidèle à cette philosophie, il refuse d’exposer dans les galeries classiques, préférant les salons d’artisanat et les événements ouverts au grand public, à l’image du salon Upcycl’Art et Design, organisé en 2024 et 2025, dédié aux artistes du recyclage.

Jusque dans sa signature, l’artiste prolonge son geste contestataire : rouge révolutionnaire apposé sur le denim, lettres empruntées aux marques commerciales, journaux transformés en bijoux comme critique silencieuse du système médiatique. Influencé par des figures majeures de l’art occidental, dont Van Gogh, il revisite certaines œuvres à la lumière de son propre parcours — de Ghomrassen, sa ville natale du sud tunisien, à Tunis où il réside, en passant par les pays qui ont jalonné son itinéraire.

Chez Ridha Ghrab, l’art n’est ni refuge ni ornement. Il est un acte acte de résistance, une tentative de réparation et une manière de redonner sens à ce que le monde délaisse.