Pour une première, c’en est vraiment une. Pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la Tunisie, un chef d’Etat tunisien ose regarder dans les yeux des partenaires influents de la Tunisie, en l’occurrence les représentants des pays du G7, et déplorer leurs politiques des deux poids et deux mesures. C’est ce que vient de faire le président de la République, Kaïs Saïed.

La question ne manque pas d’enjeux dans la mesure où la Tunisie s’apprête, à partir du 14 février 2022, à entamer des négociations pour obtenir des facilités de crédits auprès du FMI où 70% des décisions de crédit sont prises par le groupe des 7 pays les plus industrialisés.

En principe –bien en principe- les risques sont énormes, mais la réalité du terrain est très différente de ce que seraient tentés de penser certains observateurs.

Retour sur les faits.

La nuit du 6 au 7 février 2022, Kaïs Saïed décide de dissoudre le Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Cette décision a déclenché, deux journées après, une réplique des ambassadeurs du G7 et de l’Union européenne accrédités en Tunisie et les a poussés à exprimer « leur profonde préoccupation ».

Dans un communiqué commun publié le 8 février 2022, les chefs de mission des ambassades d’Allemagne, du Canada, des Etats-Unis d’Amérique, de France, d’Italie, du Japon, du Royaume-Uni, et de la Délégation de l’Union européenne en Tunisie ont souligné l’aspect unilatéral de cette annonce.

« Une justice transparente, indépendante et efficace, ainsi que le respect du principe de séparation des pouvoirs sont essentiels au bon fonctionnement d’une démocratie au service du peuple, fondée sur le respect de l’état de droit et des droits et libertés fondamentaux », lit-on dans le même communiqué.

Le chef de l’Etat dénonce la politique deux poids deux mesures du G7

Le même jour de la publication du communiqué, le ministre tunisien des Affaires étrangères, Othman Jerandi, convoque les ambassadeurs en question et la représentante du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme des Nations unies. Il leur explique que « la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) entre dans le cadre de la rectification du processus démocratique lancée le 25 juillet dernier (…) et ne cache pas, de quelque manière que ce soit, une volonté d’ingérence ou de contrôle du système judiciaire ».

Une justice transparente, indépendante et efficace et le respect du principe de séparation des pouvoirs sont essentiels au bon fonctionnement d’une démocratie au service du peuple

Le 9 courant, le chef de l’Etat reçoit Othman Jerandi et évoque la réaction des ambassadeurs du G7, de l’UE et de la représentante du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme.

Le président de la République a indiqué à ce propos et pour l’histoire : « Certaines capitales et organisations se sont dites “préoccupées“ par la dissolution du CSM. Je m’interroge : Pourquoi ne l’étaient-elles pas lorsque la justice n’était pas instaurée en Tunisie, ou lorsque des millions et des millions de dinars étaient dérobés ? D’ailleurs, un texte de loi sera discuté en conseil des ministres pour vérifier l’issue des dons et des crédits disparus des caisses de l’Etat. C’est leur préoccupation qui nous inquiète. Nous sommes un Etat souverain, nous sommes conscients des équilibres internationaux et nous connaissons mieux qu’eux les accords et les conventions internationales. Nous sommes engagés aux principes de la liberté, de la démocratie et de la justice. Pourquoi donc cette préoccupation ? La Tunisie n’est ni une ferme ni un pré. Ils sont parfaitement au courant de tous les dépassements, des assassinats et du détournement des biens publics ».

Le rapport de force dans le monde a changé depuis le 1er janvier

Abstraction faite du ton téméraire de la réaction du chef de l’Etat, laquelle vient fouetter l’égo patriotique des Tunisiens avilis depuis dix ans par le G7 et sa cinquième colonne en Tunisie, l’Islam politique, il faut reconnaître que le monde voire le rapport de force géostratégique a beaucoup changé.

Les conditions sont, désormais, propices pour que les Tunisiens lèvent la tête même si le pays est au bord de la faillite et même si, logiquement du moins pour le moment, il n’y a aucune alternative à la cagnotte du FMI.

Nous sommes un Etat souverain, nous sommes conscients des équilibres internationaux et nous connaissons mieux qu’eux les accords et les conventions internationales

Conséquence : la Tunisie, en dépit des difficultés multiformes dans lesquelles elle se débat par l’effet des trahisons de l’islam politique et des effets improductifs des anciennes dictatures, peut faire prévaloir deux précieux atouts pour sortir son épingle du jeu.

Le premier consiste en la valorisation de son emplacement stratégique au milieu de la Méditerranée. Son littoral méditerranéen est plus long que celui de la France, et la stabilité de la Tunisie protège le flanc sud de l’OTAN. La Tunisie est également un allié majeur non membre de l’OTAN.

Confrontés actuellement à l’affaire ukrainienne au Nord de l’Europe et aux poussées hégémoniques de la Chine et de la Russie au Sud de la Tunisie (Libye et Afrique subsaharienne), les pays du G7 savent très bien qu’ils ne doivent pas franchir un certain seuil pour intimider outre mesure le président Kaïs Saïed.

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les admonestations américaines à l’endroit de la dissolution de CSM tunisien ont été faites, dans la foulée, jusqu’ici, par le porte-parole du département d’Etat et non par une haute personnalité de la présidence et du département d’Etat.

Concernant les pays européens membres du G7, eux aussi ont tout intérêt à modérer leur propos pour deux raisons. La première réside dans le fait qu’ils n’ont pas été d’une aide significative durant la période de transition, et ce au moins à deux reprises. Ils n’ont pas honoré les promesses faites, en 2011, lors du sommet de Deauville en faveur des pays du printemps arabe. Environ 6 à 7 milliards d’euros étaient destinés à la seule Tunisie. Et une deuxième fois, en 2016, lors de la Conférence internationale pour l’investissement « Tunisia 2020 ».

Les Européens se doivent également de ménager la Tunisie pour le rôle que joue notre pays dans la protection du flanc sud de l’Europe

Le coût total des projets annoncés par les 1 000 participants (publics, privés et mixtes) représentant 70 pays s’élève à environ 47 millions d’euros.

Les Européens se doivent également de ménager la Tunisie pour une seconde raison, laquelle porte sur le rôle que joue notre pays dans la protection du flanc sud de l’Europe contre l’émigration clandestine des Subsahariens qui n’hésitent devant rien pour franchir la Méditerranée. Or, si les gardes côtes tunisiens lâchaient du lest, ne serait-ce qu’une seule journée, des pays comme l’Italie et Malte seraient envahis par des milliers de migrants.

Le deuxième atout a trait au changement du rapport de force dans le monde. Les Etats-Unis et l’Union européenne ne sont pas -en tout cas ne le sont plus- les maîtres financiers et économiques du monde. Avec l’entrée en vigueur, depuis le 1er janvier 2022, du Partenariat économique régional global (RCEP), la plus grande zone de libre-échange au monde, qui comprend 15 pays membres dont la Chine, le Japon et la Corée du sud.

on parle de la création d’un nouveau Fonds mondial international, une façon de contourner les difficultés et conditionnalités exigées

Cette zone, qui n’inclut ni les États-Unis ni l’Inde, supprime les droits de douane sur des milliers de produits, simplifie les procédures commerciales et offre des avantages mutuels aux pays membres. Le RCEP s’adresse aux pays en développement dont la Tunisie car il facilite le commerce des produits agricoles et celui des produits manufacturés, qui constituent la majeure partie de leurs exportations.

Mieux, dans le sillage de cette zone, on parle de la création d’un nouveau Fonds mondial international, une façon de contourner les difficultés et conditionnalités exigées pour accéder aux facilités de crédit de l’actuel FMI.

Cela pour dire que l’évolution de la configuration du monde ou ce qui est convenu d’appeler nouvelle géostratégie -c’est-à-dire l’ensemble des facteurs stratégiques en relation avec la réalité géographique- joue en faveur de l’indépendance de décision des pays coincés comme la Tunisie. Kaïs Saïed peut en profiter.

Abou SARRA