Tunisie : le buzz “Harlem Shake” dérange des islamistes radicaux

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à Tunis, le 27 février 2013 (Photo : Fethi Belaid)

[27/02/2013 16:19:07] TUNIS (AFP) Echange d’invectives et de coups: étudiants et salafistes se sont affrontés mercredi à Tunis autour de la mise en scène du buzz planétaire “Harlem Shake”, devenu en quelques jours un sujet de querelle en Tunisie entre tenants de la morale islamique et jeunes laïcs.

“Dégage, dégage !”, scandent plus de 200 étudiants dans la cour de l’Institut des langues Bourguiba de la cité El Khadra à Tunis.

Leur cible, une dizaine de salafistes venus les dissuader d’exécuter cette danse “haram”, soit interdite par l’islam.

Cette mouvance radicale, dont la cité El Khadra est un bastion, a commencé à mobiliser dans la rue comme sur les réseaux sociaux, contre le “Harlem Shake” en raison de son caractère “indécent”.

“Nos frères sont tués en Palestine par les Israéliens, et vous, vous dansez!”, lance l’un d’entre eux, appuyé par d’autres, la mine menaçante, et vêtus de tuniques à la mode afghane.

“Mêle toi de tes affaires et garde tes leçons de morale pour d’autres! (…) ce n’est pas un mec comme toi qui va nous empêcher de faire quoi que ce soit”, réplique un jeune portant le masque d’un visage déformé rendu célèbre par le film d’horreur américain “Scream”.

Soudain un intrus, vêtu d’une tenue militaire et tenant à la main un cocktail Molotov est encerclé par des enseignants qui l’empêchent d’utiliser son arme incendiaire, mais autour la dispute dégénère et les deux camps s’affrontent à coups de poings.

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à Tunis le 27 février 2013, dans un bastion salafiste (Photo : Fethi Belaid)

Portant des grosses lunettes roses, Fidàa Jebali, étudiante en master et l’une des organisatrices du “Harlem Shake”, s’emporte, montrant sur sa joue la marque d’un coup reçu.

“Une fille voilée m’a traité d’apostat avant de me gifler, ce n’est pas normal de subir ça en 2013”, déplore-t-elle.

Au final les islamistes se replient laissant le tournage avoir lieu sous les applaudissements de la foule ravie de remporter la manche.

Si le “Harlem Shake” suscite tant de résistance auprès des islamistes, c’est que dans différentes versions tunisiennes des jeunes y dansent en sous-vêtements et d’autres simulent des actes sexuels, souvent d’ailleurs déguisés en salafistes.

Une vidéo avait déjà poussé dimanche le ministre de l’Education, Abdellatif Abid à diligenter une enquête dans un lycée de Tunis. A Sousse (est), des adolescents, en colère après que leur proviseur leur a interdit de se mettre en scène, ont affronté mercredi les forces de l’ordre, blessant deux policiers.

Pour les enseignants de l’Institut des langues, cette opposition entre jeunes laïcs et tenants du puritanisme témoigne des tensions actuelles dans le pays.

“C’est un échantillon de ce qui se passe en Tunisie. Une minorité est prête à avoir recours à la violence pour imposer ses lois”, relève Manoubia Ben Ghadahem, professeur de français.

“La danse est un moyen d’expression et ça ne fait mal à personne ce genre de mises en scène, au contraire ça fait du bien!”, explique sa collègue Imen Gamoudi.

La mouvance salafiste tunisienne avait déjà pris pour cible durant l’été 2012 des manifestations culturelles, attaquant notamment une exposition d’art à La Marsa, un évènement qui avait provoqué des émeutes dans plusieurs villes.

La controverse du “Harlem Shake” intervient aussi en plein pourparlers sur la formation d’un nouveau gouvernement dirigé par les islamistes d’Ennahda après la démission du précédent dans la foulée de l’assassinat d’un opposant par des salafistes, selon les autorités.

Dans ce contexte, Manoubia Ben Ghadahem estime que la fermeté du ministre de l’Education, pourtant un laïc, n’est pas dénuée de logiques politiciennes.

“C’est de la surenchère pour avoir un poste dans le prochain gouvernement. Il vaudrait mieux traiter des vrais problèmes dans nos universités que de perdre du temps dans des histoires pareilles!”, juge-t-elle.

En attendant, des étudiants préparent leur prochaine riposte: un “Harlem Shake” géant vendredi devant le ministère.