La Tunisie célèbre demain, mardi, le 199è anniversaire de la création de son drapeau national, conçu le 20 octobre 1827 sur ordre du bey Hussein II, avant d’être officiellement adopté quelques années plus tard. Conservé durant le protectorat français puis après l’indépendance, cet emblème demeure l’un des symboles les plus forts de l’identité nationale et de la souveraineté tunisienne.

Pour les historiens, le drapeau national ne constitue pas seulement un héritage du passé. Il retrace les évolutions politiques du pays et témoigne de l’influence des civilisations qui se sont succédé sur son territoire. Sa portée symbolique s’est également construite au fil des luttes et des sacrifices consentis pour défendre la liberté et l’indépendance de la Tunisie.

Des racines historiques anciennes

Dans son ouvrage Le drapeau tunisien : histoire, signification et usage, le colonel à la retraite Mahjoub Smirani souligne que l’histoire de l’emblème national ne peut être dissociée du patrimoine historique et culturel du pays. De Carthage aux Hafsides, puis aux deys et aux beys, les différentes civilisations et dynasties qui ont marqué la Tunisie ont utilisé des étendards ornés de symboles distinctifs.

Selon lui, le croissant, l’étoile et le disque présents sur le drapeau actuel renvoient à un héritage ancien, antérieur à l’établissement de la domination ottomane. Il rappelle toutefois que, sous les beys, le drapeau ottoman demeurait la principale référence militaire, en raison des liens politiques unissant la régence de Tunis à l’Empire.

Un processus d’émancipation progressive s’était néanmoins engagé sous Hammouda Pacha Bey (1782-1814), marqué notamment par une autonomie croissante dans la prise de décisions politiques et une affirmation graduelle du pouvoir beylical.

L’historien Abdessatar Amamou apporte un éclairage complémentaire sur cette évolution. Il explique que la notion de drapeau, relativement récente dans l’histoire tunisienne, s’est notamment développée sous les Hafsides, qui utilisaient des étendards pour leur flotte maritime et leurs relations avec l’étranger.

Le drapeau hafside, connu sous le nom de Senjak, était un étendard tricolore dont des exemplaires ont été conservés dans des zaouïas, des lieux de culte et de mémoire. Selon l’historien, après leur éviction du pouvoir dans le contexte des affrontements entre Ottomans et Espagnols en Tunisie, les Hafsides auraient placé cet étendard dans ces sanctuaires afin de le préserver et de lui conférer un caractère sacré, dans l’attente d’une éventuelle reconquête du pouvoir.

Amamou précise que le Senjak, repris par les Husseinites sous l’Empire ottoman, associait trois couleurs auxquelles il rattache différentes périodes de l’histoire tunisienne : le rouge aux Sanhajides, le vert aux Fatimides et le blanc aux Aghlabides. Il rappelle également que ces derniers, bien qu’ayant relevé du califat abbasside, se distinguaient par un étendard blanc, tandis que le noir est associé à l’histoire du califat abbasside.

Ces références historiques illustrent la diversité des traditions vexillologiques qui ont précédé l’apparition du drapeau tunisien moderne.

La naissance d’un emblème national

La création du drapeau actuel s’inscrit dans un contexte de réorganisation militaire et d’affirmation progressive de l’autonomie tunisienne. L’expédition française en Algérie, en 1830, constitue à cet égard un tournant. Face à la supériorité militaire et technologique européenne, Hussein II Bey entreprend de moderniser le pays et de mettre en place une armée régulière.

C’est dans ce contexte qu’émerge le nouvel emblème, lié aux premières étapes de la constitution d’une armée nationale à La Mohammedia, sous la supervision du grand vizir Chakir Saheb Ettabaâ.

Les historiens ne s’accordent toutefois pas tous sur la date exacte de sa création et de son adoption. Mahjoub Smirani situe sa conception au 20 octobre 1827, sur ordre de Hussein II Bey, tandis que l’historien Mohamed Dhouib évoque une adoption en 1835, rappelant que le choix du croissant et de l’étoile pour distinguer les navires tunisiens remonterait à 1831.

Abdessatar Amamou situe, pour sa part, l’apparition du drapeau actuel autour de 1830.

Selon ce dernier, Hussein II Bey aurait voulu doter la Tunisie d’un étendard propre, suffisamment proche du drapeau ottoman pour ne pas attirer l’attention de la Sublime Porte, tout en permettant à la régence de se distinguer des autres provinces de l’Empire. La Tunisie serait ainsi devenue la première province ottomane à se doter d’un drapeau distinctif.

Inspiré du modèle ottoman, le drapeau tunisien en conserve le fond rouge, mais s’en distingue par l’ajout d’un disque blanc au centre et par la couleur rouge du croissant et de l’étoile. Il se compose aujourd’hui d’un fond rouge, d’un disque blanc central et d’un croissant rouge entourant une étoile rouge à cinq branches.

Le général à la retraite Samir Chami rappelle, de son côté, que le drapeau tunisien figure parmi les plus anciens emblèmes nationaux du monde arabe et musulman. Son histoire s’inscrit dans une tradition bien plus ancienne, puisque les civilisations ayant précédé l’État moderne utilisaient elles aussi des étendards.

Une symbolique façonnée par l’histoire

Si le drapeau tunisien actuel s’inscrit dans une continuité historique, sa signification ne repose pas uniquement sur ses couleurs et ses motifs.

Pour Abdessatar Amamou, contrairement à certains étendards historiques, notamment celui des Hafsides, le drapeau en vigueur depuis le XIXè siècle ne possède pas nécessairement, dès sa conception, une symbolique historique aussi précise. Il a toutefois acquis au fil du temps sa légitimité et son authenticité grâce aux sacrifices des Tunisiens dans leur lutte contre l’oppression et l’injustice.

L’historien insiste également sur la fonction fédératrice de cet emblème, regrettant une tendance à confondre les symboles nationaux avec d’autres références historiques ou idéologiques. « Le drapeau est un symbole d’unité entre un groupe d’individus qui ont accepté de vivre ensemble sur le même sol », souligne-t-il.

Cette conception met en lumière la dimension politique et collective du drapeau : au-delà de ses origines, celui-ci représente une communauté nationale unie par un territoire, une histoire partagée et un destin commun.

Du protectorat à l’indépendance

Durant le protectorat français, le drapeau tunisien a continué de flotter, bien que les autorités coloniales aient également imposé la présence du drapeau français. Certaines représentations associaient alors les deux emblèmes, le drapeau français occupant une place réduite dans le coin supérieur du drapeau tunisien.

Avec l’indépendance, obtenue en 1956, la Tunisie a réaffirmé la continuité de son symbole national. L’Assemblée constituante a choisi de conserver le drapeau conçu sous Hussein II Bey, consacrant ainsi sa valeur historique et politique.

La Constitution du 1er juin 1959 a officiellement fixé les caractéristiques du drapeau de la République tunisienne dans son article 4. La loi du 30 juin 1999, adoptée par la Chambre des députés le 3 juillet suivant, est ensuite venue préciser ses proportions et les règles exactes de sa conception.

Le drapeau n’a donc pas connu de modification majeure de son apparence depuis le XIXè siècle, malgré les profondes transformations politiques qu’a traversées le pays. Sa permanence témoigne de sa capacité à dépasser les changements de régime et à demeurer un symbole de continuité nationale.

Une bannière confiée à l’armée

En 1956, le président Habib Bourguiba a remis le drapeau national au général El Kefi, alors chef des forces armées. Depuis, la garde de cet emblème est étroitement associée aux institutions de l’État, à l’armée et aux cérémonies officielles.

Sa fabrication obéit à des normes précises. Les services de l’administration générale de l’habillement et de l’approvisionnement du ministère de la Défense nationale assurent sa confection, aux côtés de certaines entreprises privées autorisées.

La législation définit notamment sa forme rectangulaire, ses proportions et la position exacte du disque blanc, de l’étoile et du croissant. Le drapeau du président de la République se distingue, quant à lui, par l’inscription dorée « Pour la patrie » et par une hampe ornée d’un embout doré portant les symboles nationaux.

Au-delà de ces dispositions réglementaires, le drapeau occupe une place centrale dans la vie collective. Il est hissé lors des principales fêtes nationales, notamment la Journée des martyrs, la fête de l’Indépendance et celle de l’Évacuation. Des manifestations sont également organisées dans les établissements scolaires afin de transmettre aux jeunes générations les valeurs de citoyenneté et d’attachement à la patrie.

Une commémoration qui se renouvelle

Chaque année, les Tunisiens célèbrent la création de leur drapeau à travers différentes initiatives organisées dans les régions du pays. À Tunis, l’avenue Habib-Bourguiba accueille notamment la traditionnelle « Kharjet El Alam », une marche festive rassemblant des associations et des organisations nationales.

Le Croissant-Rouge tunisien, les Scouts tunisiens, l’Organisation nationale de l’enfance et l’association Ibdaa prennent part à ces manifestations, avec le soutien de la municipalité de Tunis et de la Société nationale des chemins de fer tunisiens.

La célébration se prolonge également sur les réseaux sociaux, où institutions et citoyens partagent des images du drapeau ainsi que des contenus consacrés à son histoire et à sa signification.

À travers ces initiatives, l’objectif est de renforcer le sentiment d’appartenance nationale, particulièrement chez les jeunes, et de rappeler que le drapeau tunisien ne représente pas seulement un héritage du passé. Il incarne aussi la continuité de l’État, la préservation de l’identité collective et l’attachement à la souveraineté nationale.

Près de deux siècles après son apparition, le drapeau tunisien demeure ainsi bien plus qu’un emblème flottant au-dessus des bâtiments publics. Héritier de traditions anciennes et témoin des transformations politiques du pays, il a acquis sa pleine dimension nationale au fil de l’histoire et des luttes pour la liberté. Il reste aujourd’hui un symbole d’unité, de mémoire collective et de fidélité à la patrie.