
Analyse des principaux enseignements et des défis qui attendent l’économie tunisienne par Larbi Benbouhali, banquier en Australie
Premier constat de l’auteur : l’essentiel des recettes fiscales est déjà consommé avant même toute politique de développement.
Sur les 49,6 milliards de dinars de recettes fiscales prévus par le projet de loi de finances 2027, près de 92 % seront absorbés par trois postes seulement : les salaires de la fonction publique, les subventions aux produits de base et à l’énergie, ainsi que le service de la dette.
Ces dépenses représentent respectivement près de 25 milliards, 12 milliards et 13,3 milliards de dinars.
Résultat : moins de 8 % des recettes demeurent disponibles pour assurer le fonctionnement de l’État, obligeant le gouvernement à recourir à l’emprunt dès qu’il souhaite financer un projet d’investissement.
Cette situation crée un cercle vicieux : moins d’investissement signifie moins de création de richesse, moins d’emplois et, à terme, une érosion des recettes fiscales.
Le grand écart avec le plan de développement 2026-2030
Le budget 2027 s’inscrit théoriquement dans le cadre du plan de développement 2026-2030, dont le coût global avait été annoncé à 102 milliards de dinars.
Pour atteindre cet objectif, l’État devrait mobiliser environ 25,5 milliards de dinars d’investissements publics par an.
Pourtant, les montants inscrits dans le budget restent proches de ceux des exercices précédents, à savoir environ 6 milliards de dinars.
Une contradiction majeure qui interroge sur la capacité réelle de l’État à concrétiser les ambitions affichées dans ses propres plans stratégiques.
Un déficit budgétaire parmi les plus élevés de la région
Le déficit budgétaire devrait atteindre 14,615 milliards de dinars, soit près de 7,8 % du PIB.
À titre comparatif, le déficit moyen enregistré chez les principaux partenaires européens de la Tunisie se situe autour de 3,5 % du PIB, tandis qu’il atteint 3,6 % au Maroc.
Avec une croissance économique estimée à seulement 2 % par le FMI, la Tunisie est contrainte de financer par l’endettement l’écart entre ses dépenses et ses ressources.
Cette nouvelle dette ne finance pas des actifs productifs mais essentiellement la consommation courante, dans une économie où la demande intérieure représente déjà près de 80 % du PIB.
La Banque centrale de plus en plus sollicitée
Autre évolution préoccupante : pour la quatrième année consécutive, la Banque centrale de Tunisie participe au financement de la dette publique.
Le projet prévoit d’autoriser des facilités de la Banque centrale dans la limite de 9,8 milliards de dinars.
Une telle politique risque d’entretenir durablement les tensions inflationnistes et de fragiliser davantage le dinar.
Au cours des quatre dernières années, la monnaie nationale a perdu plus de 10 % face au dollar américain et environ 3 % face à l’euro.
Une fonction publique surdimensionnée ?
La Tunisie compte aujourd’hui 692 702 agents publics pour une population d’environ 12 millions d’habitants.
À titre de comparaison, le Maroc emploie 576 062 fonctionnaires pour une population de près de 40 millions d’habitants.
Cette masse salariale importante représente l’une des principales sources de pression sur les finances publiques, alors même que les gains en matière d’efficacité administrative restent limités.
Les réformes structurelles toujours repoussées
Pour l’auteur, le gouvernement continue d’éviter les réformes les plus sensibles.
Parmi elles, figurent :
- la réforme du système des subventions ;
- la réduction de l’économie informelle ;
- l’élargissement de l’assiette fiscale ;
- l’amélioration du recouvrement des recettes.
L’économie parallèle représenterait aujourd’hui près de 40 % du PIB et priverait l’État de recettes estimées à environ 17 milliards de dinars.
Une croissance freinée par la politique budgétaire
Le budget 2027 pourrait peser sur l’activité économique par deux mécanismes principaux.
D’une part, la Banque centrale est contrainte de maintenir des taux d’intérêt élevés afin de contenir l’inflation.
D’autre part, le gouvernement devra probablement accroître la pression fiscale pour financer les dépenses publiques et l’augmentation des coûts induits par l’inflation.
Dans ce contexte, les investissements productifs risquent de demeurer faibles, tandis que le chômage pourrait continuer à peser sur l’économie.
Selon cette analyse, la Tunisie évoluerait vers une économie à deux vitesses : une sphère financière relativement dynamique et une économie réelle en croissance lente.
Une épargne qui finance la consommation plutôt que l’investissement
Lorsque la dette publique est monétisée, l’épargne nationale ne finance plus prioritairement les projets créateurs de richesse.
Elle sert davantage à couvrir les dépenses courantes de l’État, les salaires ou encore le remboursement de dettes antérieures.
Or, les investissements publics représentent aujourd’hui moins de 10 % du PIB, un niveau considéré comme faible par les standards internationaux.
Cette situation réduit les capacités futures de croissance et limite l’amélioration de la productivité nationale.
Le risque d’une fracture sociale aggravée
Larbi Benbouhali estime également que l’inflation agit comme un mécanisme de transfert de richesse.
Les ménages disposant d’actifs immobiliers ou fonciers voient généralement leur patrimoine s’apprécier.
À l’inverse, les catégories modestes et une large partie de la classe moyenne, dont les revenus sont fixes, subissent de plein fouet l’érosion du pouvoir d’achat.
Cette dynamique alimente ainsi un élargissement des inégalités économiques.
Les grands absents du budget
L’une des critiques majeures formulées concerne l’absence de programmes d’investissement de grande ampleur dans des secteurs stratégiques.
Parmi les domaines cités :
- les centres de données et l’économie numérique ;
- les énergies renouvelables ;
- le transport aérien ;
- la recherche et l’innovation ;
- les infrastructures hospitalières ;
- les équipements ferroviaires et de transport urbain ;
- les universités et centres de recherche de nouvelle génération.
Autant de secteurs susceptibles de renforcer à long terme la compétitivité du pays et sa capacité à générer de nouveaux emplois qualifiés.
Les chiffres-clés du budget 2027
Déficit budgétaire : 14,615 milliards de dinars
Déficit : 7,8 % du PIB
- Remboursement du principal de la dette : 13,307 milliards de dinars
- Recettes totales : 54,280 milliards de dinars
- Dépenses totales : 68,895 milliards de dinars
- Emprunts prévus : 28,122 milliards de dinars
- Emprunts extérieurs : 6,877 milliards de dinars
- Dette publique : 85 % du PIB
- Dette moyenne par famille : 12 700 dinars
Budget de l’Etat 2027 : un budget de gestion plutôt que de transformation
À travers cette lecture, le budget 2027 apparaît davantage comme un budget de gestion des urgences financières que comme un véritable levier de transformation économique.
L’État consacre l’essentiel de ses ressources au financement des dépenses courantes, des subventions et du service de la dette, tandis que les investissements structurants demeurent limités.
Selon Larbi Ben Bouhali, cette trajectoire risque d’accentuer les déséquilibres déjà existants: dette croissante, croissance faible, inflation persistante et affaiblissement progressif de la capacité de l’État à investir dans l’avenir.
Dans ce contexte, la question centrale demeure entière : comment restaurer les marges de manœuvre budgétaires nécessaires pour financer la croissance, moderniser l’économie et préserver la cohésion sociale ?


