Abdelbasset EssammariLa crise énergétique mondiale change de visage. Après le choc des prix du pétrole et du gaz, c’est désormais la disponibilité des carburants raffinés qui devient le nouveau point de tension. Pour la Tunisie, dont les équilibres énergétiques reposent largement sur les importations, les évolutions observées en Méditerranée et chez ses voisins imposent une réflexion stratégique urgente. Au-delà de la gestion de l’urgence, se pose désormais la question d’une véritable souveraineté énergétique maghrébine.

La crise énergétique mondiale n’est plus seulement une crise du baril. Elle devient une crise du raffinage, du diesel et des produits pétroliers finis.

Les tensions géopolitiques, les perturbations logistiques et la reconfiguration des flux commerciaux redessinent progressivement la carte mondiale des approvisionnements. La présence accrue de navires en provenance de Russie dans les ports tunisiens illustre déjà cette nouvelle réalité : la géographie énergétique du pays est en train d’évoluer.

Surtout, rien n’indique un retour rapide à la normale. Les déséquilibres actuels pourraient s’inscrire dans la durée et contraindre les Etats importateurs à revoir en profondeur leurs stratégies de sécurité énergétique.

La Libye, un avertissement pour toute la région

Le cas libyen constitue à cet égard un signal fort.

Malgré des réserves pétrolières parmi les plus importantes d’Afrique, la Libye demeure confrontée à des difficultés chroniques d’approvisionnement en carburants raffinés ainsi qu’à des perturbations récurrentes de son système électrique.

Cette situation rappelle une vérité souvent oubliée : posséder du pétrole ne suffit pas. Sans capacités de raffinage performantes, infrastructures de stockage adaptées et réseaux énergétiques fiables, la richesse des ressources naturelles ne garantit ni l’autonomie énergétique ni la sécurité d’approvisionnement.

Pour les pays du Maghreb, cette leçon mérite d’être méditée avant que les tensions actuelles ne se transforment en vulnérabilité structurelle.

Diversifier les sources et sécuriser les stocks

Face à ce contexte incertain, la Tunisie doit agir sur plusieurs fronts simultanément.

La première priorité consiste à diversifier davantage les fournisseurs afin de réduire les risques liés à une dépendance excessive à une source unique ou à une zone géographique particulière.

La deuxième concerne la constitution de stocks stratégiques capables d’amortir les chocs et les ruptures d’approvisionnement.

La troisième relève de la coopération régionale. La Tunisie gagnerait à renforcer ses partenariats énergétiques avec la Libye et l’Algérie, tout en demeurant ouverte à d’autres circuits d’importation, notamment lorsqu’ils présentent des avantages économiques et s’inscrivent dans un cadre juridique sécurisé.

Skhira, un projet à remettre au centre du débat

Dans cette nouvelle configuration, le dossier de Skhira mérite d’être réexaminé.

Le projet prévoyait la réalisation d’une raffinerie d’une capacité comprise entre 120 000 et 150 000 barils par jour, pour un investissement estimé à près de deux milliards de dollars. Au-delà de l’outil industriel lui-même, cette infrastructure devait servir de socle à un véritable pôle pétrochimique capable de générer des activités de transformation à forte valeur ajoutée.

Aujourd’hui, le contexte régional et international lui redonne une pertinence nouvelle.

Pourquoi ne pas envisager sa relance dans le cadre d’un partenariat tuniso-libyo-algérien élargi à des investisseurs et opérateurs internationaux ?

La complémentarité apparaît évidente. La Libye dispose de ressources pétrolières abondantes et recherche davantage de capacités de raffinage. La Tunisie offre un site stratégique, un port, des capacités de stockage et une position géographique au cœur du bassin méditerranéen. L’Algérie, quant à elle, représente une puissance énergétique régionale disposant d’une expertise reconnue.

Vers une chaîne énergétique maghrébine intégrée.

Les défis actuels dépassent les frontières nationales

L’heure n’est plus aux approches fragmentées mais à la construction d’une véritable chaîne énergétique maghrébine intégrée, allant du pétrole brut au raffinage, du stockage à la pétrochimie, de la production électrique à l’exportation.

Une telle vision permettrait non seulement de renforcer la sécurité énergétique des pays de la région, mais aussi de créer des synergies industrielles et logistiques susceptibles d’accroître leur compétitivité dans un environnement mondial devenu plus instable.

La souveraineté énergétique ne se mesure pas uniquement à la taille des réserves d’hydrocarbures. Elle se construit à travers la capacité à raffiner, transformer, stocker, transporter et sécuriser les flux d’énergie lorsque les marchés mondiaux se dérèglent.

Si la crise du diesel s’installe durablement, la relance du projet de Skhira cessera d’être une simple ambition industrielle. Elle pourrait devenir l’un des piliers de la sécurité énergétique et économique de la Tunisie, mais aussi le premier maillon d’une nouvelle intégration énergétique maghrébine.

Par Abdelbasset Sammari