La communication présentée par Fayçal Derbel lors de la 9ème édition de l’Université d’Été du Secteur Bancaire, organisée par l’ATCF samedi 19 septembre à Hammamet, propose une lecture lucide et structurée des faiblesses du système financier tunisien.

Elle met en évidence un paradoxe central : la Tunisie dispose d’un arsenal complet d’instruments de financement, mais ces instruments ne remplissent plus leur fonction première, celle de financer l’économie, soutenir l’investissement, l’innovation et la création de valeur.

À partir de cette analyse, cet article propose une synthèse approfondie des transformations nécessaires pour bâtir un écosystème de financement moderne, équitable et capable de porter une croissance durable.

La Tunisie n’est pas dépourvue de mécanismes financiers. Le cadre prudentiel est dense, les lois bancaires actualisées, les dispositifs de garantie multiples, les SICAR et FCPR actifs, le crowdfunding encadré, la microfinance dynamique, le leasing et le factoring installés. Fayçal Derbel, expert-comptable et enseignent universitaire, dans sa communication du 19 septembre 2026 : « La Tunisie ne souffre pas d’un déficit d’instruments de financement, ni d’une insuffisance de leur encadrement juridique. »

Pourtant, la profondeur du système reste limitée. Les instruments existent, mais ne sont ni articulés, ni optimisés, ni suffisamment orientés vers l’économie productive. La capacité à mobiliser l’épargne longue demeure faible, le coût du financement élevé, la culture du risque embryonnaire.

Les indicateurs macroéconomiques confirment cette sous‑performance. En 2025, l’investissement national ne représentait que 15,5 % du PIB, contre 30 % au Maroc, 21 % en Jordanie et 15 % en Égypte. L’encours crédit hors entreprises publiques atteint 123 milliards de dinars, pour 125 milliards de dépôts, ce qui traduit une intermédiation stagnante. Dans un pays où les PME représentent 97 % du tissu économique, cette situation est un frein structurel à la croissance.

Le crédit à l’État, premier facteur d’éviction du financement productif

Le premier obstacle identifié est massif : le crédit à l’État évince le crédit à l’entreprise. Les créances sur l’État atteignent 56 milliards de dinars, dont 36 milliards détenus par les banques commerciales. Le bon du Trésor est devenu l’actif privilégié : liquide, sans risque, rémunérateur. Certaines banques ne prêtent que 60 % des dépôts collectés, alors qu’elles pourraient aller jusqu’à 120 %.

Ce phénomène d’éviction prive les entreprises, en particulier les PME et les startups, de financements indispensables. Il entretient une économie de rente, au détriment d’une économie de création de valeur. Dans un contexte où l’investissement privé est déjà faible, cette dérive accentue la fragilité du tissu productif.

“Moderniser les instruments de financement n’est pas une réforme technique, mais une condition de survie économique. Repenser le financement, c’est repenser le modèle de développement.”

Une culture du risque absente et des garanties hypertrophiées

Le deuxième verrou est culturel : la garantie remplace l’analyse. Les banques exigent parfois des garanties représentant 2,5 à 4 fois le montant emprunté. Les entreprises immatérielles, les activités de services ou les sociétés en forte croissance sont pénalisées, voire exclues.

Le dispositif de garantie lui-même est fragmenté : SOTUGAR, Fonds National de Garantie, fonds sectoriels. À l’inverse, le Maroc a créé un opérateur unique, Tamwilcom, capable de couvrir jusqu’à 80 % du risque, avec un parcours entièrement digitalisé. En 2025, Tamwilcom a garanti 70 000 opérations, pour l’équivalent de 1 milliard de dinars.

La Tunisie reste loin de cette logique intégrée, ce qui limite la capacité du système à absorber le risque entrepreneurial.

Factoring, titrisation, bourse : trois leviers sous-exploités

Le financement des factures est quasi absent. Le pays ne compte que deux sociétés de factoring et quelques départements bancaires. L’encours total ne dépasse pas 281 millions de dinars, en baisse de 35 % en 2025. Pourtant, au Mexique et en Inde, des plateformes électroniques d’enchères de factures ont révolutionné le financement des fournisseurs.

La titrisation, quant à elle, est restée embryonnaire : deux opérations en vingt-cinq ans. Le véhicule juridique (FCC), dépourvu de personnalité morale, limite le périmètre aux créances bancaires saines, excluant les factures, les créances futures ou les actifs mobiliers. Le Maroc a modernisé son cadre dès 2008, permettant une titrisation plus large et plus dynamique.

La bourse, enfin, demeure un levier largement inexploité. Avec une capitalisation représentant 17 à 20 % du PIB, elle est loin des standards régionaux. Depuis 2019, aucune introduction sur le marché alternatif. La suppression de l’incitation fiscale à l’introduction en bourse en 2025 a aggravé la situation, réduisant l’attractivité du marché pour les entreprises.

“En 2025, l’investissement national ne représentait que 15,5 % du PIB, contre 30 % au Maroc, tandis que les créances bancaires sur l’État atteignent 36 milliards de dinars.”

Capital-investissement : un potentiel bridé

Entre 2011 et 2025, le capital-investissement tunisien a financé 2 725 entreprises, pour 5,2 milliards de dinars, soit 2,8 % du PIB de 2025. En 2025, les investissements ont atteint 740 millions de dinars, soit 0,4 % du PIB. Ces chiffres restent modestes au regard des besoins de transformation du tissu productif.

Les handicaps sont connus : instruments juridiques limités, absence de marché secondaire, rétrocession obligatoire, contrôle de change contraignant. Un projet de code unifié des organismes d’investissement collectif, bloqué depuis 2020, pourrait pourtant moderniser le secteur et attirer davantage d’investisseurs étrangers.

Pour un nouvel écosystème de financement : les réformes structurantes

Les recommandations formulées par Fayçal Derbel sont cohérentes et indissociables. Elles reposent sur un principe fondateur : rééquilibrer l’arbitrage risque-rendement en faveur du financement productif.

Il s’agit de réduire progressivement la part de l’État dans les bilans bancaires, d’introduire des incitations prudentielles pour les crédits à l’innovation, à l’investissement et à la transition énergétique, et de réserver certains refinancements de la BCT aux banques finançant les PME.

La modernisation passe également par la création d’un registre national des garanties mobilières, d’un bureau de crédit couvrant l’ensemble des acteurs financiers, et d’une plateforme nationale d’escompte des factures.

La garantie doit devenir un véritable levier : un opérateur unique, une couverture différenciée, des délais d’indemnisation courts, une contre-garantie publique ou internationale.

La titrisation doit être réformée par une loi spécifique, dotant les véhicules de personnalité morale et élargissant le périmètre aux créances futures et aux actifs mobiliers.

“La Tunisie ne manque ni d’idées ni d’outils. Elle manque d’un écosystème cohérent, capable de financer l’avenir plutôt que de soutenir l’inertie.”

La bourse doit être dynamisée par le rétablissement des incitations fiscales, la relance du marché alternatif et l’ouverture du capital des entreprises publiques.

Le capital-investissement doit être libéré par un cadre juridique unifié, une sécurisation des instruments et un assouplissement du contrôle de change.

Enfin, le crédit aux particuliers doit être encadré par une loi spécifique, un fichier national d’endettement et de nouveaux produits pour remplacer le chèque de garantie.

La conclusion de Fayçal Derbel est sans ambiguïté : moderniser les instruments de financement n’est pas une réforme technique, mais une condition de survie économique. La Tunisie ne manque ni d’idées ni d’outils. Elle manque d’un écosystème cohérent, intégré, capable de financer l’avenir plutôt que de soutenir l’inertie. Repenser le financement, c’est repenser le modèle de développement. C’est ouvrir un nouveau chapitre pour une croissance plus forte, plus inclusive et créatrice d’emplois.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Paradoxe structurel : La Tunisie possède un arsenal juridique dense mais souffre d’une intermédiation financière en panne et déconnectée de l’économie réelle.
  • Éviction de l’État : Les créances bancaires sur l’État atteignent 36 milliards de dinars, privant les PME de liquidités indispensables à leur développement.
  • Sûretés excessives : L’exigence de garanties hypertrophiées par les banques bloque l’accès au crédit des startups et des entreprises à forte intensité immatérielle.
  • Marchés alternatifs sous-exploités : Le factoring, la titrisation et la Bourse de Tunis affichent des volumes insignifiants face aux besoins de financement du pays.
  • Nécessité de réformes globales : La relance exige un rééquilibrage de l’arbitrage risque-rendement, un opérateur de garantie unique et l’unification du cadre du capital-investissement.