La Tunisie n’est évidemment pas l’Union soviétique. Mais certains mécanismes économiques et institutionnels observés depuis quelques années rappellent, par leur logique, les dynamiques qui ont fragilisé les économies administrées. Pénuries, rigidités, décisions centralisées et recul de l’investissement : autant de signaux qui interrogent la capacité du pays à corriger ses trajectoires avant qu’elles ne deviennent structurelles.

Sociétés communautaires, prix administrés, rigidification du marché du travail, pénuries, recul de l’investissement, corruption persistante et concentration du pouvoir : la trajectoire économique de la Tunisie présente aujourd’hui de troublantes similitudes avec les mécanismes qui ont fini par asphyxier les économies administrées. « Les plus anciens ont vu à la télévision les longues files d’attente de citoyens soviétiques sous l’URSS. Les Tunisiens ont l’impression de les vivre aussi. »

Je parlais dans mes anciens articles du partage de la misère ; il ne s’agit évidemment pas de prétendre que la Tunisie est devenue l’Union soviétique. Mais l’histoire économique ne se répète jamais à l’identique : elle reproduit parfois ses mécanismes. Et certains commencent à être dangereusement familiers.

Le retour de l’économie administrée

Depuis 2021, l’État tunisien intervient de plus en plus directement dans l’économie : il fixe, contrôle, interdit, impose, réorganise et décide à la place des acteurs économiques. Les sociétés communautaires en sont l’un des exemples les plus emblématiques : en août 2025, 255 sociétés disposaient d’un identifiant fiscal, mais seulement 55 avaient effectivement démarré leur activité, faute de financements bancaires.

La société communautaire tunisienne n’est évidemment pas un kolkhoze. Mais lorsqu’on substitue progressivement la décision administrative aux mécanismes économiques, la comparaison cesse d’être totalement absurde.

Quand le prix maximum devient un prix minimum

L’État veut protéger le consommateur en imposant des prix maximums. Mais lorsque le prix administré ne couvre plus les coûts réels, le prix maximum devient progressivement le prix minimum auquel le producteur ne veut plus vendre. Le produit disparaît, passe au marché parallèle, sa qualité baisse ou sa production diminue. Le même mécanisme touche l’agriculture : si le prix imposé ne rémunère plus correctement l’agriculteur, il plante moins, change de culture ou vend hors des circuits officiels.

Un prix politique ne supprime jamais un coût économique. Il le déplace.

Même logique avec la réforme des chèques : en voulant assainir le système, la nouvelle législation a perturbé un instrument essentiel au commerce, favorisé des circuits parallèles et fragilisé les recettes de l’État. Même logique encore avec la réforme du travail : en faisant du CDI la norme et en limitant fortement les CDD, l’État veut protéger le salarié, mais risque aussi de décourager l’embauche dans une économie déjà fragile.

À force d’interdire les mécanismes de flexibilité, on ne supprime pas le besoin de flexibilité : on le pousse vers l’informel.

L’électricité : la facture de l’inaction

Lorsque les pénuries touchent le café, le sucre, les médicaments, l’eau ou le gaz, cela prouve un dysfonctionnement quelques parts. Et lorsque l’électricité devient à son tour une crise nationale, la question devient économique. En juillet 2026, la demande électrique aurait atteint 6 400 MW, contre 5 175 MW en 2025, avec une baisse de 87 % de l’investissement dans la STEG entre 2021 et 2025.

Une centrale ne se construit pas en quelques semaines. Il faut décider, financer, construire, raccorder — et surtout anticiper. Les syndicats avaient prévenu depuis plus de cinq ans. Au moment où la Tunisie doit décider de son avenir énergétique, le ministère stratégique de l’énergie reste sans titulaire permanent. Il faut beaucoup d’imagination pour appeler cela une gouvernance rationnelle.

Le pouvoir concentré et l’erreur non corrigée

Depuis 2021, le pouvoir exécutif s’est fortement centralisé. Cette concentration permet théoriquement de décider vite. Mais lorsque les contre‑pouvoirs s’affaiblissent, il devient plus difficile de corriger les erreurs de politique publique. Une politique économique a besoin de contradiction : un ministre doit pouvoir dire non, un économiste critiquer, un entrepreneur expliquer pourquoi une mesure ne fonctionne pas.

Une mauvaise décision collective peut être corrigée. Une mauvaise décision prise dans un cadre institutionnel très centralisé devient une politique publique.

La corruption n’a pas disparu

La lutte contre la corruption a été affichée comme une priorité nationale. Mais la corruption n’a pas disparu : le problème est institutionnel. Combattre la corruption sans renforcer les institutions de contrôle est une contradiction. On ne combat pas durablement la corruption avec un homme providentiel, mais avec des institutions capables de contrôler même l’homme providentiel.

L’investissement : le grand absent

Une économie peut survivre quelques années grâce au tourisme, aux transferts, aux exportations et à l’endettement. Mais elle ne peut prospérer sans investir. Or la Tunisie semble davantage occupée à gérer les conséquences de ses insuffisances qu’à préparer son prochain cycle de croissance.

On annonce une centrale lorsque la demande a déjà explosé. On réagit aux pénuries lorsqu’elles deviennent visibles. On plafonne les prix lorsque l’offre devient insuffisante. On crée des sociétés communautaires lorsque l’entrepreneuriat privé manque de financement.

C’est une économie qui traite les symptômes au lieu de traiter les causes.

La Tunisie n’a pas besoin d’un nouveau kolkhoze. Elle a besoin d’un État qui anticipe, qui investit et qui laisse l’économie respirer. Mais au‑delà des mécanismes économiques, une autre question se pose : celle des institutions et de la manière dont la démocratie elle‑même produit ses dirigeants.

Par Oilid Ben Yezza