À El Fahs, un parc éolien de 75 MW doit éviter près de 88 400 tonnes de CO₂ par an. Mais le chiffre le plus intéressant n’est peut-être pas celui des émissions. Grâce au mécanisme japonais JCM, la réduction de carbone devient aussi un outil pour réduire le coût initial des projets et attirer des capitaux. Une piste prometteuse pour la Tunisie, à condition de ne pas confondre crédits carbone et argent facile.
La Tunisie cherche des mégawatts. Mais, surtout, elle cherche les milliards nécessaires pour les financer.
Le projet éolien de 75 MW prévu à El Fahs, dans le gouvernorat de Zaghouan, donne une idée de ce que pourrait devenir une partie de la réponse. Sélectionné dans le cadre du Joint Crediting Mechanism (JCM) japonais, il devrait permettre d’éviter 88 367 tonnes de CO₂ équivalent par an.
Sur le papier, c’est un projet climatique. Dans les faits, c’est aussi une expérience financière.
Le mécanisme japonais ne consiste pas simplement à attendre que des tonnes de carbone soient évitées puis à les vendre. Il peut intervenir beaucoup plus tôt, en contribuant au financement de l’investissement initial. Pour les projets retenus, le soutien du JCM peut, selon les règles générales du programme, atteindre jusqu’à 50 % du coût de certains équipements éligibles.
Le taux effectivement attribué au parc d’El Fahs n’a pas été rendu public. Mais le principe est déjà significatif : utiliser la valeur future des réductions d’émissions pour améliorer aujourd’hui l’économie d’un investissement renouvelable.
Pour un pays où le financement reste l’un des principaux freins à l’accélération des énergies propres, la différence est loin d’être théorique.
Le carbone comme outil de financement
Un parc éolien exige des dizaines de millions de dinars avant de produire le premier kilowattheure : turbines, génie civil, raccordement, études, financement, équipements électriques.
C’est précisément à ce stade que le mécanisme japonais cherche à intervenir.
Le Japon contribue au coût d’équipements permettant de réduire les émissions dans un pays partenaire. Une fois le projet en activité, les baisses d’émissions sont mesurées, contrôlées et vérifiées. Des crédits carbone peuvent ensuite être générés et répartis selon les règles convenues entre les deux pays.
La Tunisie et le Japon disposent d’un accord JCM depuis août 2022.
Ce montage fait du carbone autre chose qu’un simple produit négocié après coup. Il devient une sorte de monnaie d’échange climatique : un pays obtient du financement et des technologies bas carbone ; l’autre reçoit en contrepartie une partie de la valeur climatique créée.
Pour les investisseurs, l’intérêt est évident. Plus le soutien initial est élevé, moins le capital à mobiliser est important et plus le projet peut devenir facile à financer.
Cinq projets, 405 MW
El Fahs n’est plus un cas isolé.
Avec les projets déjà identifiés dans le cadre du JCM, la Tunisie dispose désormais d’un petit portefeuille de centrales renouvelables associées à ce mécanisme :
- deux centrales solaires de 50 MW ;
- un projet solaire de 100 MW ;
- un projet solaire de 130 MW ;
- le parc éolien de 75 MW d’El Fahs.
Total : 405 MW.
Leur réduction annuelle théorique cumulée dépasse 357 000 tonnes de CO₂ équivalent, selon les estimations publiées pour les différents projets.
Cela ne représente encore qu’une partie des ambitions énergétiques tunisiennes. Mais le signal est intéressant : le financement carbone commence à passer du stade de concept à celui de portefeuille de projets.
Le vrai sujet : le coût du capital
La transition énergétique tunisienne ne manque pas de soleil ni de vent. Elle manque surtout de projets suffisamment bancables et de financements capables d’absorber les risques.
Le problème est d’autant plus sensible que le système énergétique tunisien reste fortement dépendant des hydrocarbures importés. La Banque mondiale indiquait qu’environ 48 % des besoins énergétiques du pays étaient importés en 2022.
Cette dépendance pèse sur les comptes extérieurs, expose le pays aux fluctuations des prix internationaux et accroît la pression sur les besoins en devises.
Chaque nouvelle centrale renouvelable peut donc produire un double effet : réduire les émissions et diminuer, à terme, le besoin de combustibles importés.
Mais installer des capacités renouvelables à grande échelle suppose des investissements massifs. En novembre 2025, la Banque mondiale a ainsi approuvé un programme de 430 millions de dollars destiné notamment à soutenir la transformation du secteur électrique tunisien.
Face à ces montants, les crédits carbone ne remplaceront ni les banques ni les grands bailleurs de fonds. Ils peuvent toutefois devenir un élément supplémentaire dans ce que les financiers appellent le « blended finance » : un mélange de capitaux privés, de prêts concessionnels, de garanties, de subventions et, désormais, de valeur carbone.
Le crédit carbone n’est pas un chèque automatique
C’est là que l’enthousiasme doit s’arrêter.
Une tonne de CO₂ annoncée comme « évitée » n’est pas automatiquement un crédit carbone disponible à la vente.
Il faut démontrer que la réduction est réelle, mesurable, attribuable au projet et conforme aux méthodologies retenues. Les émissions doivent être suivies, déclarées puis vérifiées.
Autrement dit, les 88 367 tonnes de CO₂ annoncées pour El Fahs correspondent à une estimation ex ante. Elles ne constituent pas aujourd’hui 88 367 crédits déjà générés, encore moins 88 367 crédits appartenant intégralement à la Tunisie.
La distinction est essentielle.
ENCADRÉ — Les crédits carbone, comment ça marche ?
Imaginons qu’une centrale électrique classique aurait émis 100 tonnes de CO₂ pour produire une certaine quantité d’électricité.
Une nouvelle centrale renouvelable produit la même électricité mais n’entraîne que 20 tonnes d’émissions en tenant compte de la méthodologie retenue.
La réduction théorique est donc de 80 tonnes de CO₂.
Après mesure et vérification, cette réduction peut, selon le mécanisme utilisé, donner lieu à des crédits carbone.
En règle générale : 1 crédit carbone correspond à 1 tonne de CO₂ équivalent évitée ou retirée de l’atmosphère.
Ces crédits peuvent ensuite avoir une valeur économique.
Dans le cas du JCM, le mécanisme est toutefois plus sophistiqué qu’une simple vente :
1. Un projet bas carbone est sélectionné.
Par exemple, une centrale solaire ou un parc éolien.
2. Le Japon contribue à son financement.
Cette aide réduit une partie du coût initial du projet.
3. Les émissions évitées sont calculées.
On compare le projet à un scénario de référence : que se serait-il passé sans lui ?
4. Les réductions sont mesurées et vérifiées.
Un contrôle est nécessaire avant la reconnaissance des crédits.
5. Les crédits sont répartis entre les partenaires.
Le Japon peut utiliser une partie de ces réductions pour atteindre ses propres objectifs climatiques.
Le principe repose donc sur un échange :
financement et technologie contre une partie de la valeur carbone générée.
Pour la Tunisie, la question centrale devient alors : quelle valeur économique obtenir en échange de chaque tonne de CO₂ transférée ?
Article 6 : la tonne de carbone devient stratégique
Cette question est d’autant plus importante que le JCM s’inscrit dans les mécanismes de coopération internationale prévus par l’article 6 de l’Accord de Paris.
L’objectif est notamment d’éviter qu’une même réduction d’émissions soit comptée deux fois : une fois par la Tunisie et une fois par le Japon.
En clair, transférer une réduction d’émissions à un partenaire étranger n’est pas neutre. La Tunisie doit s’assurer que la contrepartie obtenue — financement, technologie, baisse du coût du projet ou autres avantages — justifie l’utilisation de cet actif climatique.
À mesure que le marché mondial du carbone se structure, cette question deviendra plus sensible.
Le CO₂ évité n’est plus seulement un indicateur environnemental. Il peut devenir un actif économique.
Trois conditions pour changer d’échelle
Les crédits carbone ne débloqueront cependant pas, à eux seuls, le potentiel renouvelable tunisien.
Pour qu’un projet soit finançable, il faut d’abord un terrain, des autorisations, un raccordement, un contrat d’achat de l’électricité et un acheteur crédible. Il faut également une réglementation suffisamment stable pour rassurer les investisseurs sur vingt ou vingt-cinq ans.
Le carbone vient ensuite.
C’est précisément pour cette raison que son intérêt est réel : il ne se substitue pas au financement classique, il peut l’améliorer.
Pour transformer quelques projets pilotes en véritable marché du financement climatique, trois éléments seront déterminants : des règles transparentes d’autorisation des crédits, une stratégie claire sur leur partage avec les partenaires étrangers et une capacité administrative solide pour mesurer et certifier les réductions d’émissions.
Les chiffres clés
75 MW
Capacité du projet éolien d’El Fahs.
88 367 tCO₂e/an
Réduction annuelle d’émissions estimée pour le projet.
405 MW
Capacité cumulée des cinq projets énergétiques tunisiens actuellement associés au JCM.
Plus de 357 000 tCO₂e/an
Réductions annuelles estimées cumulées pour ces projets.
Jusqu’à 50 %
Plafond général du soutien applicable à certains coûts d’investissement éligibles dans le programme JCM. Le taux accordé à El Fahs n’est pas public.
430 millions de dollars
Montant du programme approuvé par la Banque mondiale en novembre 2025 pour soutenir notamment la transformation du secteur électrique tunisien.
48 %
Part approximative des besoins énergétiques tunisiens couverts par les importations en 2022, selon la Banque mondiale.
Une opportunité, pas une rente
La véritable promesse des crédits carbone en Tunisie n’est donc pas de créer une nouvelle rente à partir de tonnes de CO₂.
Elle est plus pragmatique.
Si une réduction d’émissions permet d’obtenir une subvention, de réduire le coût du capital, d’attirer une banque ou de convaincre un investisseur de construire une centrale, alors le carbone devient un levier financier.
El Fahs sera à ce titre un test intéressant. Pas seulement pour savoir si ses turbines éviteront effectivement 88 367 tonnes de CO₂ chaque année.
Mais pour mesurer combien de mégawatts supplémentaires la Tunisie pourra financer demain en donnant une valeur économique crédible à chaque tonne de carbone qu’elle évite.


