Le Forum d’affaires tuniso-indien organisé ce jeudi 20 août à Tunis dépasse le cadre d’une rencontre bilatérale. La mission de la Confederation of Indian Industry en Tunisie, au Maroc et en Mauritanie intervient alors que les échanges de l’Inde avec l’Afrique dépassent 80 milliards de dollars. Pour Tunis, la question n’est donc plus seulement de vendre davantage à l’Inde, mais de convaincre ses groupes industriels d’y produire, d’investir et d’utiliser la Tunisie comme plateforme vers d’autres marchés.

À Tunis, les rencontres B2B du 20 août vont aligner autour des mêmes tables entreprises tunisiennes et indiennes dans la pharmacie, l’agroalimentaire, les technologies numériques, le textile, l’automobile, les énergies renouvelables ou encore les industries audiovisuelles.

Mais le rendez-vous prend une autre dimension lorsqu’on regarde l’itinéraire du côté indien.

La Confederation of Indian Industry (CII) ne se déplace pas uniquement en Tunisie. Son agenda officiel inscrit une mission d’affaires en Tunisie, au Maroc et en Mauritanie du 17 au 22 août 2026.

Autrement dit, Tunis ne cherche pas seule à attirer l’attention des industriels indiens. Elle évolue dans un espace nord et ouest-africain où l’Inde multiplie les relations commerciales, les projets industriels, les financements et les relais institutionnels.

La véritable question est donc moins : quel potentiel existe entre la Tunisie et l’Inde ? que : quelle place la Tunisie peut-elle prendre dans l’expansion économique indienne en Afrique ?

L’Afrique n’est déjà plus un marché marginal pour l’Inde

Les chiffres donnent la mesure du changement.

Selon India Exim Bank, les échanges entre l’Inde et l’Afrique ont représenté 81,9 milliards de dollars durant l’exercice 2024-2025, dont 42,7 milliards d’exportations indiennes. L’institution financière indienne inscrit explicitement cette dynamique dans la politique « Focus Africa » de New Delhi.

Sur une période plus longue, le mouvement est encore plus visible : India Exim Bank estime que le commerce de marchandises Inde-Afrique est passé de 59,4 milliards de dollars en 2015 à 83,4 milliards en 2024. L’Inde exporte principalement des produits manufacturés vers le continent tandis que ses importations africaines restent largement composées d’énergie, d’or et de matières premières.

Cette relation ne se limite cependant plus à acheter des ressources africaines et à vendre des médicaments, des automobiles ou des biens d’équipement.

En mai 2026, India Exim Bank a accordé une nouvelle facilité de 100 millions de dollars à Africa Finance Corporation afin de soutenir des exportations indiennes liées à des projets sur le continent. Elle s’ajoute notamment à une autre facilité de 100 millions accordée en mars 2026.

La stratégie devient donc progressivement plus sophistiquée : commerce, financement de projets, implantation industrielle, infrastructures, transfert de technologies et partenariats locaux.

Elle est portée par une économie dont le poids change également de catégorie. La Banque mondiale prévoit encore une croissance indienne de 6,6 % sur l’exercice 2026-2027, malgré les perturbations énergétiques et géopolitiques, et classe l’Inde parmi les grandes économies affichant les rythmes de croissance les plus élevés.

L’Afrique représente dans ce contexte à la fois un marché en croissance, une source de matières premières et un espace où les entreprises indiennes peuvent internationaliser leur production.

Au Maghreb, toutes les relations avec l’Inde ne se valent pas

Vu de Tunis, parler d’un « potentiel Inde-Maghreb » ne suffit pourtant pas. Les niveaux d’intégration sont très différents.

L’Égypte fournit un point de comparaison particulièrement parlant, même si elle appartient au voisinage nord-africain plutôt qu’au Maghreb stricto sensu. Les échanges Inde-Égypte ont atteint environ 5,2 milliards de dollars en 2024-2025, dont 3,84 milliards d’exportations indiennes.

L’Algérie évolue à un autre niveau. Son commerce avec l’Inde atteignait environ 1,6 milliard de dollars entre avril 2024 et février 2025, avec des flux mêlant hydrocarbures, engrais, riz, produits pharmaceutiques, acier et autres produits industriels. Des entreprises indiennes y sont déjà présentes, notamment dans la construction et l’ingénierie.

La Libye a, elle, enregistré 874,2 millions de dollars d’échanges en 2024-2025, dans une relation très marquée par les exportations industrielles indiennes et les achats énergétiques. Une délégation de la CII s’est d’ailleurs rendue à Tripoli en septembre 2025.

La Mauritanie part d’une base plus faible, mais son commerce avec l’Inde est passé à 137,5 millions de dollars en 2024-2025 et avait déjà atteint 179,5 millions sur les neuf premiers mois de l’exercice suivant. Mines, acier, véhicules et pêche comptent parmi les secteurs où des entreprises indiennes sont présentes.

Dans ce paysage, la Tunisie reste en dessous de son objectif déclaré.

Tunisie-Inde : 522 millions de dollars et un milliard toujours hors d’atteinte

Les échanges tuniso-indiens ont atteint 521,71 millions de dollars en 2024-2025, selon les données reprises par le ministère indien des Affaires étrangères.

Entre avril 2025 et janvier 2026, ils représentaient encore 449,56 millions de dollars, dont 316,76 millions d’exportations indiennes vers la Tunisie et 132,8 millions dans l’autre sens.

Les deux pays s’étaient fixé l’objectif d’atteindre un milliard de dollars d’échanges en cinq ans. Il reste à concrétiser.

Surtout, la composition des flux montre pourquoi augmenter mécaniquement leur valeur ne suffira pas.

La Tunisie vend notamment à l’Inde des produits chimiques inorganiques et des engrais. L’Inde exporte vers la Tunisie des automobiles, équipements électriques, machines, coton, riz, café, épices et sucre. Selon New Delhi, l’Inde absorbe près de la moitié des exportations tunisiennes mondiales d’acide phosphorique.

Le phosphate constitue donc à la fois le pilier de la relation et sa principale limite : une relation commerciale trop concentrée reste vulnérable aux variations de production, de prix et de disponibilité des matières premières.

TIFERT montre pourtant que l’investissement est possible

La Tunisie dispose d’un actif qu’elle peut opposer aux simples promesses de coopération : une expérience industrielle commune déjà ancienne.

Tunisia-India Fertilizer, ou TIFERT, a été créée à Skhira avec un investissement de 465 millions de dollars. Les groupes indiens Gujarat State Fertilizers Corporation et Coromandel International détiennent chacun 15 % du capital, aux côtés du Groupe chimique tunisien et de la Compagnie des phosphates de Gafsa. L’usine est entrée en exploitation en 2013.

Le projet prouve qu’un investissement industriel tuniso-indien à plusieurs centaines de millions de dollars n’est pas théorique.

Mais il révèle également le prochain défi.

Une feuille de route bilatérale prévoit depuis plusieurs années d’améliorer les capacités de TIFERT, de sécuriser son approvisionnement en matières premières et même d’étudier une participation de groupes indiens dans de nouvelles zones minières tunisiennes. Elle prévoit aussi des coopérations dans la pharmacie, les énergies renouvelables et les infrastructures.

Le potentiel existe donc déjà sur le papier. L’enjeu du Forum de Tunis est précisément de savoir combien de ces pistes peuvent désormais devenir des décisions d’investissement.

Cinq secteurs où la Tunisie pourrait changer d’échelle

La première piste demeure les phosphates et les engrais, mais avec davantage de transformation locale. Pour l’Inde, grande puissance agricole et importatrice d’intrants, sécuriser une chaîne d’approvisionnement en Afrique du Nord possède une valeur stratégique.

La deuxième est la pharmacie. L’Inde dispose d’une industrie générique mondialement compétitive ; la Tunisie possède de son côté un tissu pharmaceutique, des compétences scientifiques et une proximité réglementaire avec plusieurs marchés africains et méditerranéens. Le scénario le plus créateur de valeur ne serait donc pas une simple hausse des importations de médicaments indiens, mais la fabrication, le conditionnement ou le développement conjoint depuis la Tunisie.

Troisième terrain : l’automobile et les composants. L’Inde possède de grands constructeurs et équipementiers ; la Tunisie a développé une base de sous-traitance automobile tournée vers l’Europe. L’articulation des deux chaînes de valeur mérite davantage d’attention que la seule vente de véhicules finis.

Quatrième secteur, le numérique. Lors de leurs consultations de mars 2026, les deux gouvernements ont identifié les infrastructures publiques numériques, la gestion de l’eau, les énergies renouvelables et l’agriculture parmi les domaines à développer.

Enfin, l’agroalimentaire offre une logique inversée : huile d’olive, dattes et produits transformés tunisiens peuvent viser un marché indien de près de 1,5 milliard de consommateurs, tandis que des partenariats technologiques peuvent être développés dans l’irrigation, les équipements agricoles, la transformation et la conservation.

Le Maroc rappelle cependant que la concurrence est régionale

La présence du Maroc dans la même tournée de la CII n’est pas anodine.

Pour les industriels indiens, les pays nord-africains ne sont pas seulement évalués selon la taille immédiate de leur marché intérieur. Ils le sont aussi selon leurs infrastructures, leurs accords commerciaux, leur accès aux marchés européens et africains, leurs ressources énergétiques et minérales, leurs écosystèmes industriels et la prévisibilité de l’investissement.

C’est probablement là que se jouera une partie de la compétition.

La Tunisie dispose d’une proximité géographique avec l’Europe, d’une base industrielle exportatrice et de compétences reconnues dans plusieurs métiers. Mais ces avantages ne deviennent décisifs que lorsqu’ils permettent à un investisseur de produire plus rapidement, d’exporter plus facilement et de sécuriser son activité.

Les B2B de ce jeudi peuvent ouvrir des portes. Ils ne constitueront cependant un changement d’échelle que s’ils débouchent sur des implantations, des joint-ventures, des contrats de sous-traitance ou des projets industriels mesurables.

Car avec l’Inde, le sujet dépasse désormais le milliard de dollars d’échanges bilatéraux longtemps présenté comme horizon.

L’enjeu pour Tunis est de savoir si une partie de la prochaine vague d’internationalisation des entreprises indiennes en Afrique pourra être produite depuis la Tunisie, et non simplement vendue en Tunisie.

Les chiffres clés

  • 81,9 milliards de dollars — commerce Inde-Afrique en 2024-2025.
  • 42,7 milliards — exportations indiennes vers l’Afrique sur la même période.
  • 521,71 millions — échanges Tunisie-Inde en 2024-2025.
  • 1 milliard de dollars — objectif bilatéral tuniso-indien qui reste à atteindre.
  • 465 millions de dollars — investissement dans TIFERT à Skhira.
  • 5,2 milliards de dollars — commerce Inde-Égypte en 2024-2025.
  • 6,6 % — croissance prévue de l’économie indienne pour l’exercice 2026-2027 selon la Banque mondiale.