
Une feuille passée sous une lumière blanche, quelques secondes de mécanique, puis une copie encore tiède déposée sur le comptoir. Prix de l’opération : deux cents millimes. Une somme presque invisible, de celles que l’on dépense sans y penser et que l’on retrouve parfois oubliées au fond d’une poche.
Je n’avais qu’un billet de cinq dinars. Le commerçant ne pouvait pas me rendre la monnaie. Alors j’ai promis de revenir. Une phrase simple, prononcée avec la sincérité tranquille de celui qui croit qu’il n’oublie jamais ses promesses :
— Je repasserai vous payer.
Puis je suis parti.
La journée a continué, avec ses distractions, ses urgences et ses pensées qui se bousculent. Je suis monté en voiture. Ce n’est que plus tard que le souvenir m’est revenu, brutalement : la photocopie, les deux cents millimes, la promesse.
J’ai voulu faire demi-tour.
Le chauffeur, lui, a relativisé. Ce n’était pas si important. Après tout, que représentent deux cents millimes ? Presque rien. Moins qu’un café, moins qu’un trajet, moins que tant de dépenses que nous faisons quotidiennement sans même les remarquer.
Je ne suis donc pas revenu ce jour-là.
Mais l’histoire, elle, est revenue.
Depuis, elle réapparaît sans prévenir. Elle s’invite dans mes pensées avec une obstination étrange. Non pas comme une dette financière — deux cents millimes ne ruinent personne — mais comme une petite affaire laissée ouverte entre ma parole et moi.
Car ce qui me dérange n’est pas la somme. C’est la promesse.
Nous avons l’habitude de mesurer les fautes à leur valeur matérielle. Une grande perte serait grave ; une petite pourrait être négligée. Pourtant, la conscience ne connaît pas toujours les règles de la comptabilité. Elle peut rester silencieuse devant des dépenses considérables et s’accrocher, pendant des jours, à une pièce que l’on n’a pas donnée.
Pourquoi ? Parce qu’elle ne compte pas seulement l’argent. Elle compte aussi les paroles tenues, les gestes accomplis et les engagements, même minuscules, que nous prenons devant les autres.
Le commerçant, peut-être, a déjà oublié mon visage. Il a probablement oublié la photocopie et ses deux cents millimes. Dans sa journée, cet épisode n’aura été qu’un incident sans importance. Mais pour moi, il est devenu une question : que vaut une promesse lorsque personne ne viendra nous la réclamer ?
Il est facile d’être honnête lorsqu’on est surveillé, lorsque la dette est inscrite, lorsque quelqu’un téléphone ou insiste. L’épreuve véritable commence peut-être quand personne ne nous poursuit, quand le montant est dérisoire et que nous pourrions parfaitement ne jamais revenir.
C’est alors que nous découvrons que certaines dettes ne sont pas dues aux autres, mais à l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes.
À la première occasion, je retournerai payer ces deux cents millimes. Le geste paraîtra sans doute excessif. Le commerçant sourira peut-être. Il me dira probablement que ce n’était rien.
Il aura raison.
Ce n’était presque rien.
C’est précisément pour cela que je dois le faire.


