
Capital humain et asymétrie des marchés de l’emploi
Au premier trimestre 2026, le paysage socio-économique tunisien affiche une fracture béante : si le taux de chômage national s’établit à 15 %, il atteint un niveau critique de 24,2 % chez les diplômés de l’enseignement supérieur, culmine à 37,5 % chez les 15-24 ans et frappe 32 % des femmes diplômées. En parallèle, l’économie française souffre de tensions aiguës de recrutements dans des secteurs clés tels que le soin, la logistique et le transport.
Cette complémentarité apparente impose de repenser la gestion du capital humain. L’objectif n’est plus d’assister passivement à un phénomène d’émigration sèche — souvent destructeur de valeur pour le tissu économique local —, mais de structurer l’allocation des compétences à l’échelle régionale pour transformer un risque d’éviction en gisement de croissance.
Le pari de la mobilité circulaire et les acquis du THAMM
Sur le terrain institutionnel, des mécanismes d’intégration préexistants posent les bases d’un modèle rénové. Le programme THAMM, conduit conjointement avec l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) et l’ANETI, illustre cette transition en articulant deux leviers opérationnels : le contrat saisonnier et le statut de jeune professionnel.
Ces régimes permettent d’inscrire le parcours du travailleur dans une logique de retour ou de va-et-vient régulier. L’actif acquiert à l’étranger une rémunération supérieure, une expertise technique et un réseau professionnel, avant d’injecter ce capital immatériel dans le tissu productif tunisien. L’enjeu est désormais d’élargir ces dispositifs aux métiers à forte valeur ajoutée avant que la compétition internationale pour les talents ne paupérise l’appareil productif national.
De la rente des remittances au capital productif
La manne financière drainée par la diaspora demeure un pilier fondamental de la stabilité macroéconomique tunisienne. Au premier semestre 2026, les revenus du travail ont généré 4,4 milliards de dinars, contribuant avec le tourisme à porter le cumul des entrées à 7,76 milliards de dinars. Toutefois, ces flux financent essentiellement la consommation des ménages et l’amortissement des équilibres extérieurs.
Pour franchir un cap structurel, la Tunisie doit moderniser son cadre réglementaire et administratif afin d’inciter sa diaspora à convertir son épargne en investissement direct (équipements, création d’entreprises, transferts de technologie). Il s’agit de passer d’une logique de soutien familial passif à un véritable entrepreneuriat transnational.
Télétravail transfrontalier : Le levier juridique à débloquer
L’essor des technologies de l’information ouvre une alternative concrète à l’expatriation physique : le travail à distance pour des donneurs d’ordre européens depuis le territoire tunisien. Ce modèle offre un avantage économique bivalente, permettant à l’actif de percevoir des revenus attractifs et de les dépenser localement, tout en maintenant sa contribution à l’écosystème national.
Néanmoins, l’absence de cadre fiscal, juridique et de protection sociale harmonisé ralentit ce potentiel. Alors que l’Union européenne dispose d’accords-cadres pour le télétravail transfrontalier, la convention bilatérale de sécurité sociale franco-tunisienne reste limitée aux schémas classiques de détachement. La levée de ces verrous réglementaires constituerait une avancée décisive vers une économie de la circulation véritablement intégrée.
EN BREF
- 7,76 milliards DT : Cumul des transferts des Tunisiens résidant à l’étranger (4,4 Mdt) et des recettes touristiques au S1 2026.
- Chômage des cadres : Le taux de chômage atteint 24,2 % chez les diplômés du supérieur et 32 % chez les femmes diplômées.
- Modèle THAMM-OFII : Un programme axé sur la mobilité circulaire (contrats jeunes professionnels et saisonniers) pour répondre aux métiers en tension.
- Télétravail transfrontalier : Nécessité d’adapter les cadres juridiques et de sécurité sociale bilatéraux pour permettre le travail à distance depuis la Tunisie.
- Investissement productif : Priorité accordée à la transformation de l’épargne de la diaspora en création d’entreprises et transferts de technologie.


