
La campagne tunisienne d’huile d’olive affiche deux records en apparence complémentaires : davantage de tonnes vendues et davantage de devises encaissées. Mais leur comparaison raconte une histoire plus nuancée.
Entre novembre 2025 et fin juin 2026, les exportateurs tunisiens ont écoulé environ 352000 tonnes, selon des données de l’Observatoire national de l’agriculture reprises par plusieurs médias. Les recettes ont atteint 4,3945 milliards de dinars, soit une augmentation de 45 % sur un an. Les quantités ont toutefois crû plus vite, de 56,7 %.
À partir de ces données, le revenu moyen ressort à environ 12,48 dinars par kilogramme, contre près de 13,49 dinars durant la période comparable de la campagne précédente. Il aurait donc diminué d’environ 7,5 %. Il s’agit d’un calcul journalistique effectué à partir des montants et volumes publiés, et non d’un prix officiel communiqué par l’ONAGRI.
La Tunisie gagne ainsi sur les quantités ce qu’elle perd en partie sur la valeur unitaire. Pour les opérateurs, l’équation devient plus exigeante : exporter davantage suppose plus de collecte, de stockage, de financement et de logistique, sans garantir une progression équivalente des marges.
Une campagne tirée par les volumes
La hausse des expéditions reflète une disponibilité plus importante d’huile tunisienne après plusieurs campagnes marquées par des récoltes irrégulières. Elle intervient aussi dans un environnement mondial où l’offre s’est largement reconstituée depuis le creux de 2023-2024.
Le Conseil oléicole international évaluait la production mondiale à 3,572 millions de tonnes en 2024-2025, en hausse de 38 %, avant d’anticiper un léger repli à 3,44 millions de tonnes pour 2025-2026. Ce niveau reste néanmoins très supérieur aux 2,589 millions de tonnes produites deux campagnes auparavant.
La concurrence méditerranéenne demeure particulièrement forte. La Commission européenne estimait la production espagnole à environ 1,295 million de tonnes pour la campagne 2025-2026 et celle de l’Italie à 325 000 tonnes. La production totale de l’Union européenne approcherait 2,05 millions de tonnes.
Dans ce contexte, la Tunisie ne fixe pas seule les cours. Elle contribue cependant à une offre abondante au moment où les grands producteurs européens ont eux-mêmes retrouvé des volumes élevés.
Des prix mondiaux en net recul
La baisse du prix moyen tunisien rejoint une tendance observée sur plusieurs places méditerranéennes. Selon le Conseil oléicole international, le prix de l’huile d’olive extra-vierge à Bari, en Italie, atteignait 565 euros les 100 kilogrammes pendant la semaine du 18 au 24 mai 2026, soit une diminution de 41,8 % sur un an.
Ce recul favorise les consommateurs et les industriels acheteurs, mais il réduit le rendement financier de chaque tonne vendue. Il peut aussi comprimer les marges des producteurs lorsque les coûts de récolte, de trituration, de stockage et de transport ne diminuent pas au même rythme.
Pour la Tunisie, l’effet macroéconomique reste positif : 4,39 milliards de dinars représentent une entrée substantielle de devises. Mais une campagne exceptionnelle en volume ne garantit pas automatiquement un revenu exceptionnel pour chaque maillon de la filière.
Les effets dépendent du moment de la vente, des contrats conclus, de la qualité de l’huile, des coûts supportés et de la capacité des opérateurs à conserver leur production plutôt qu’à la céder rapidement lorsque les prix sont faibles.
Le vrac reste le modèle dominant
Le principal point faible apparaît dans la composition des ventes. L’huile conditionnée ne représente que 13,7 % des quantités exportées et 18,2 % des recettes. Les 86,3 % restants sont vendus en vrac, selon les données attribuées à l’ONAGRI.
Cette structure prive la Tunisie d’une partie de la valeur créée en aval : conditionnement, identité de marque, marketing, distribution et accès direct au consommateur. Une proportion importante de l’huile tunisienne est achetée par des opérateurs étrangers qui peuvent ensuite l’assembler, la conditionner ou la commercialiser sous leurs propres marques.
La différence de valeur est visible dans le segment biologique. Au cours des huit premiers mois de la campagne, la Tunisie aurait exporté 47 300 tonnes d’huile biologique pour 622,4 millions de dinars. Le prix moyen atteignait 12,94 dinars le kilogramme pour le vrac, contre 16,57 dinars pour l’huile conditionnée, soit un écart de plus de 28 %. Pourtant, le conditionné ne représentait que 6 % des volumes biologiques exportés.
L’enjeu n’est donc pas seulement de produire davantage. Il consiste à capter une plus grande part du prix payé au bout de la chaîne.
Une forte dépendance au marché européen
L’Union européenne absorbe 56,8 % des volumes tunisiens. L’Espagne est le premier débouché avec 32,4 %, suivie de l’Italie avec 19,7 % et des États-Unis avec 19,4 %. L’Amérique du Nord représente au total 24,2 % des expéditions, contre 11,3 % pour l’Asie et seulement 3,9 % pour l’Afrique.
La concentration géographique facilite l’écoulement de gros volumes, notamment auprès des industriels espagnols et italiens. Elle accroît néanmoins l’exposition de la Tunisie aux décisions d’achat de quelques marchés et aux évolutions réglementaires européennes.
L’Italie, dont la consommation est estimée à 460 000 tonnes pour 2025-2026, produit environ 325 000 tonnes. Mais ses importations ne servent pas seulement à combler cet écart : son industrie conditionne, assemble et réexporte aussi une partie des huiles achetées à l’étranger.
Transformer le record commercial en valeur durable
La performance de 2025-2026 confirme la capacité de la Tunisie à mobiliser rapidement de grands volumes et à conserver une place centrale dans le commerce mondial. Elle montre aussi les limites d’une stratégie principalement fondée sur le vrac.
À court terme, les prochains indicateurs à surveiller seront le prix moyen des derniers mois de campagne, le niveau des stocks, les délais de paiement aux producteurs et l’évolution des cours espagnols et italiens. À moyen terme, la question décisive sera celle du conditionnement.
La Tunisie a déjà le produit, les volumes et une présence reconnue sur les marchés internationaux. Son prochain défi consiste à faire apparaître davantage son origine sur les bouteilles — et dans la valeur ajoutée conservée par son économie.
Les chiffres clés
- 4,3945 milliards de dinars
Recettes d’exportation entre novembre 2025 et fin juin 2026. - 352 000 tonnes
Volume exporté durant les huit premiers mois de la campagne. - +45 %
Progression des recettes sur un an. - +56,7 %
Progression des quantités exportées. - 12,48 dinars/kg
Revenu moyen calculé pour la campagne en cours. - 86,3 %
Part des volumes exportés en vrac. - 56,8 %
Part des exportations destinée à l’Union européenne. - 47 300 tonnes
Volume d’huile d’olive biologique exporté.



