Rym ZARYAT - Coats TunisieFace à un marché international devenu instable, fragmenté et dominé par l’exigence environnementale, la Tunisie dispose d’atouts uniques pour se repositionner.

Lors de la conférence FTTH du 19 juin, la vice‑présidente Rym Zaryat a livré une analyse lucide des mutations du secteur et des ruptures stratégiques nécessaires pour faire du textile tunisien une plateforme premium de proximité à l’horizon 2036. Une vision qui s’inscrit pleinement dans le plan stratégique présenté par la fédération.

Pour comprendre où doit aller le textile tunisien, il faut d’abord comprendre ce que demande le marché. Et ce marché, rappelle Rym Zaryat, est devenu volatile, incertain, et soumis à des changements rapides. Les donneurs d’ordre internationaux ne raisonnent plus comme il y a dix ans : ils cherchent désormais des chaînes d’approvisionnement plus courtes, une réactivité extrême, et une conformité environnementale irréprochable.

Deux facteurs expliquent la recherche de proximité : le risque géopolitique et logistique, devenu permanent et la pression environnementale, qui pousse les marques à réduire la distance entre production et point de vente.

La Tunisie, souligne-t-elle, bénéficie ici d’un avantage naturel : « Nous sommes le pays le plus proche de l’Europe, et cette géographie est un don du bon Dieu. »

Mais la proximité ne suffit pas. Le marché exige aussi une réactivité chronométrée, car le textile est un secteur où le temps est une variable vitale : « Si on rate une collection dans un mois précis, on rate tout le chiffre », rappelle-t-elle. La fragmentation des séries, la complexité croissante des modèles et l’instabilité logistique imposent une agilité que seules des structures flexibles peuvent offrir.

Enfin, la durabilité n’est plus un argument marketing : c’est une obligation. Le futur passeport vert européen permettra au consommateur de connaître l’impact environnemental exact d’un vêtement. Les marques n’auront plus le choix : elles devront produire dans des écosystèmes responsables.

La Tunisie : un positionnement naturel à valoriser

Dans ce contexte, la Tunisie dispose d’atouts rares : une proximité géographique unique avec l’Europe un tissu dense de PME et TPE, capables d’une flexibilité que les géants asiatiques ne peuvent offrir des industriels déjà très avancés en RSE, digitalisation, innovation et responsabilité environnementale.

Pourtant, le textile tunisien reste méconnu, y compris des Tunisiens eux‑mêmes. « Nous avons des usines state of the art, mais leur niveau reste sous‑valorisé », regrette Rym Zaryat.

La Vision 2036 de la FTTH propose de transformer cet avantage latent en plateforme premium de l’Europe : produire vite, bien, différemment, et de manière responsable.

Quatre faiblesses structurelles à corriger

Le diagnostic posé par la FTTH est clair — et partagé par les industriels eux‑mêmes :

  • Une valeur captée trop faible,
    • la Tunisie fabrique beaucoup, mais capte peu de valeur. Le potentiel réel du pays dépasse largement la valeur moyenne actuellement générée.
  • Une guerre des prix impossible à gagner
    • La Tunisie n’a ni la taille, ni les coûts, ni les volumes de l’Asie. Continuer à se battre sur les prix est une impasse.
  • Une dépendance au sourcing asiatique
    • L’absence de filatures et de tissage locaux rend le secteur structurellement dépendant de l’importation de tissus.
  • Un déficit d’attractivité et une pénurie de talents
    • Le textile souffre d’une image datée, alors même qu’il est le premier employeur manufacturier du pays. « Si nous sommes à court de talents, il nous sera difficile d’avancer », avertit-elle.

Trois ruptures stratégiques pour changer de modèle

Pour sortir de ces impasses, la FTTH propose trois ruptures majeures, reprises dans la Vision 2036 et détaillées par Rym Zaryat.

  1. Passer du coût à la valeur

La seule manière de sortir de la guerre des prix est de changer d’approche en axant sur la   technicité produit, l’innovation, la différenciation et le co‑développement avec les marques. La Tunisie doit devenir un partenaire de création, pas un simple exécutant.

  1. Passer du volume à la spécialisation

La Tunisie ne gagnera jamais la bataille des millions de pièces. Elle peut en revanche gagner celle des petites séries complexes, des produits techniques, des créneaux de niche.

C’est là que se trouve la valeur.

  1. Passer de la dépendance subie au partenariat stratégique

Plutôt que de subir le sourcing asiatique, la Tunisie doit construire des relations de co‑développement avec les donneurs d’ordre européens. « Quand on est dans une relation de cocréation, le lien est plus fort et la valeur ajoutée aussi », explique-t-elle.

Le textile technique et médical : un pilier de résilience

Parmi les filières, une se distingue : le textile technique et médical. Depuis le Covid, ce segment montre une résilience exceptionnelle, une croissance soutenue, et une forte valeur ajoutée.

La Tunisie y possède déjà des champions en imperméabilité, anti‑feu et en textiles intelligents. Les normes sont strictes et les cahiers de charge complexes. « Nous sommes les seuls sur ce créneau dans la région », affirme Rym Zaryat.

La Vision 2036 en fait un axe majeur : devenir le hub euro‑méditerranéen du textile technique.

Un secteur qui doit redevenir attractif

Le textile est un secteur de capital humain qui exige des mains expertes et plus que tout des cerveaux qui conçoivent, innovent et digitalisent.

Malheureusement, il attire peu les jeunes. C’est la raison pour laquelle, la Vision 2036 prévoit un rebranding national, des portes ouvertes, une Académie Textile 4.0, des campagnes ciblées 18–30 ans.

L’objectif : redonner au textile son statut de secteur d’avenir.

Le textile tunisien ne gagnera pas par la taille, mais par l’intelligence stratégique. En assumant la valeur, la spécialisation et le partenariat, la Tunisie peut devenir la plateforme premium de proximité recherchée par les marques européennes. La Vision 2036 trace ce chemin, l’analyse de Rym Zaryat en souligne l’urgence.

Amel Belhadj Ali