
Au 16 avril 2026, le baril de Brent oscille entre 95 et 96 dollars. Cette hausse n’est pas un simple indicateur financier : elle constitue un choc direct pour la Tunisie. En effet, comme le rappelle le document IACE, le prix du gaz importé d’Algérie est indexé sur celui du pétrole. Ce n’est pas un choix tunisien, mais une règle du marché international.
Cette indexation crée une équation directe : une hausse du Brent tend à renchérir le coût du gaz importé, et, par ricochet, celui de l’électricité en Tunisie.
Dans un système énergétique où près de 96 % de la production repose sur le gaz naturel, cette dépendance constitue une vulnérabilité structurelle. Elle se traduit par une pression accrue sur les finances publiques et sur les équilibres extérieurs, notamment en période de hausse des prix internationaux.
Dans ce contexte, la facture énergétique des opérateurs publics de l’eau devient un enjeu stratégique, leur consommation électrique représentant une part significative de leurs coûts d’exploitation.
Les opérateurs publics de l’eau : un gouffre énergétique sous-estimé
Le document “Amélioration des Ressources des Opérateurs Publics du Secteur de l’Eau” met en lumière une réalité peu discutée : les opérateurs publics de l’eau consomment 815 GWh/an, soit 4,1 % de la consommation électrique nationale.
Pour la SONEDE, dont les besoins d’énergie par an, l’électricité représente 28 % du coût de revient de l’eau potable. Chaque hausse du prix du gaz se répercute immédiatement sur ses charges. À l’ONAS, la consommation atteint 125 GWh/an et l’électricité constitue 18 % des charges d’exploitation et à la SECADENORD qui consomme 128 GWh/an, l’électricité absorbe 34 % du budget de fonctionnement.
Ces niveaux de consommation équivalent à une centrale à gaz de 100 MW dédiée uniquement au secteur de l’eau. Autrement dit : la Tunisie importe du gaz pour produire de l’électricité… afin de pomper, traiter et distribuer de l’eau dans des réseaux qui fuient jusqu’à 35 % de leur volume.
Cette situation n’est plus seulement coûteuse : elle est devenue économiquement indéfendable. D’autant plus que les solutions capables de réduire la fracture énergétique des opérateurs publics existent déjà, sont chiffrées, et offrent un retour sur investissement quasi immédiat.
Les financements, eux aussi, ne manquent pas : il suffit d’accélérer les programmes en cours, de réaffecter intelligemment les dons et crédits internationaux, et d’activer les lignes vertes que les bailleurs sont prêts à mobiliser pour des projets rentables et alignés sur la transition énergétique. Autrement dit : l’argent est là, la technologie est là, les modèles existent — seule l’action manque.
Le photovoltaïque : une solution rentable, chiffrée, prête à l’emploi
Avec une production spécifique de 2 000 kWh/kWc/an et un coût d’investissement de 1 800 TND/kWc, les résultats sont spectaculaires.
Pour la SONEDE, la capacité PV requise est de 281,5 MWc pour un coût estimé à 506,7 MDT, une économie annuelle de 225,2 MDT et un retour sur investissement situé entre 2 à 3 ans
Pour l’ONAS, la capacité PV est l’ordre de 62,5 MWc qui peut réaliser une économie annuelle de 50 MDT et un retour sur investissement qui ne dépasse pas les 3 ans.
Pour la SECADENORD, la capacité PV s’élève à 64 MWc, une économie annuelle et de 51,2 MDT et un retour sur investissement sur 5 à 8 ans
Peu d’investissements publics offrent un rendement aussi rapide
Le photovoltaïque permettrait non seulement de réduire les charges, mais aussi de libérer des ressources financières pour moderniser les réseaux, améliorer la qualité de service et renforcer la sécurité hydrique.
Alors pourquoi rien ne bouge ?
Pourquoi la SONEDE n’agit-elle pas ? Les blocages sont politiques, pas techniques
Les obstacles ne sont ni financiers — les bailleurs internationaux sont prêts à financer — ni techniques — les sites sont disponibles, les technologies maîtrisées.
Les blocages sont ailleurs.
La gouvernance actuelle ressemble moins à une stratégie qu’à une juxtaposition d’acteurs qui se regardent agir. Une gouvernance éclatée, sans pilote, sans cap. On multiplie les discours, les récriminations, les déclarations d’intention, mais sans volonté réelle ni programme opérationnel pour changer la situation.
Dans ce contexte, évoquer la création d’une Task Force de haut niveau, présidée par la Cheffe du Gouvernement, pour coordonner énergie et eau relève presque du symbole creux : comment piloter une transformation quand les fondations mêmes de la décision publique sont paralysées ? Et ce n’est pas tout.
L’absence totale d’études opérationnelles et de faisabilité par site — pourtant indispensables pour dimensionner les installations photovoltaïques — illustre une inertie plus profonde encore : l’absence de planification opérationnelle reste un frein majeur, on ne planifie rien, on ne mesure rien. On se contente d’attendre, alors que chaque mois perdu renchérit la facture énergétique et aggrave la vulnérabilité des opérateurs publics.
Une inertie administrative paralysante dans pareil contexte du pays
Les opérateurs attendent des instructions. Les ministères attendent des arbitrages. Les arbitrages n’arrivent jamais. À cela s’ajoute une tarification de l’eau totalement dépassée : la SONEDE vend l’eau parmi les moins chères d’Afrique, rendant impossible tout autofinancement sérieux du réseau. Quant à la décision politique censée accélérer la stratégie du nexus eau‑énergie — pourtant affichée comme prioritaire dans « Eau 2050 » — elle est introuvable. Entre la planification et l’exécution, le fossé reste béant.
Il faut désormais sortir du déclaratif, multiplier les initiatives locales appuyées par une gouvernance claire et des outils de suivi modernes, et impliquer réellement le public comme le privé dans un cadre d’incitation stable.
Ce que la SONEDE pourrait accomplir grâce au photovoltaïque
L’autoproduction photovoltaïque ne servirait pas seulement à réduire la facture énergétique.
Elle permettrait de financer la modernisation urgente du réseau d’eau, aujourd’hui vétuste, fuyant, et incapable de répondre aux besoins du pays.
Elle permettrait une réduction significative des pertes (objectif à long terme), de réhabiliter 12 000 km de réseaux, de générer 175 MDT de recettes additionnelles grâce à l’eau récupérée et d’améliorer le rendement du réseau (actuellement
Ces objectifs sont inatteignables sans ressources financières nouvelles. Le photovoltaïque pourrait les fournir.
L’ONAS : un potentiel hydrique sous-exploité faute d’énergie bon marché
L’ONAS pourrait multiplier par cinq la réutilisation des eaux usées traitées, passant de 10–20 % à 50 % d’ici 2035. Cela représente 150 millions de m³ mobilisables pour l’agriculture et l’industrie.
Mais pour cela, il faut réhabiliter les STEP, ajouter des unités tertiaires, accélérer les concessions et réformer le cadre juridique.
Toutes ces actions nécessitent… de l’énergie. Et donc des ressources financières. Que le photovoltaïque pourrait fournir.
Le photovoltaïque n’est pas une option. C’est une évidence
Le prix du Brent est ce qu’il est. L’indexation du gaz sur le pétrole est ce qu’elle est.
La Tunisie ne peut pas changer les règles du marché international. Mais elle peut changer sa propre stratégie.
Les opérateurs publics de l’eau pourraient devenir des modèles nationaux d’efficacité énergétique, réduire leurs dettes, améliorer leurs services et renforcer la sécurité hydrique.
Il ne manque qu’une décision politique.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Choc pétrolier : Le Brent à 95 $ renchérit mécaniquement le gaz algérien et le coût de l’électricité tunisienne.
- Poids lourd : Les opérateurs de l’eau (SONEDE, ONAS, SECADENORD) absorbent 4,1 % de l’électricité nationale.
- Rentabilité record : Le passage au solaire offre un retour sur investissement en seulement 2 à 3 ans pour la SONEDE et l’ONAS.
- Urgence infrastructurelle : Les économies générées sont vitales pour réhabiliter 12 000 km de réseaux vétustes.
- Paralysie administrative : Le manque de planification et d’études de sites bloque l’accès aux financements internationaux disponibles.


