Chercheurs et écrivains ont mis en lumière, vendredi à Tunis, les trajectoires de la naissance du roman libyen, ses spécificités esthétiques et l’évolution de ses voix majeures, à l’ouverture d’un colloque dédié à cette production littéraire encore récente mais en pleine affirmation sur la scène arabe.

Organisée à la Cité de la culture par la Maison du roman, en partenariat avec la Commission nationale libyenne pour l’éducation, la culture et les sciences et le Théâtre de l’Opéra de Tunis, sous l’égide du ministère des Affaires culturelles, cette rencontre de deux jours réunit des intervenants de Tunisie et de Libye. Intitulé “le roman libyen : trajectoires d’ancrage, d’interprétation et de consécration”, ce colloque explore les dynamiques d’ancrage, d’interprétation et de consécration du roman libyen.

Dans une allocution d’ouverture, le directeur de la Maison du roman, Younes Soltani, a souligné que cette rencontre constitue « une occasion d’interroger les caractéristiques du corpus romanesque libyen, ses trajectoires et ses figures emblématiques », relevant que nombre d’œuvres ont fait du roman un espace de relecture et de réécriture de l’histoire.

Malgré une production limitée et une émergence tardive, le roman libyen a su s’imposer dans le paysage culturel arabe, a-t-il ajouté, citant notamment Ibrahim al-Koni, figure majeure traduite dans plusieurs langues, ainsi que Mohamed Alnaas, plus jeune lauréat du Prix international de la fiction arabe (Booker arabe) en 2022, et Hisham Matar, distingué par des prix littéraires internationaux.

Représentant la ministre des Affaires culturelles, le directeur général de l’Institut de traduction de Tunis, Taoufik Grira, a affirmé que cette manifestation « dépasse son cadre académique et culturel pour incarner un acte de solidarité maghrébine », mettant en avant des enjeux de création partagés entre la Tunisie et la Libye.

Les travaux de la première session scientifique ont porté sur les fondements conceptuels du roman libyen. La chercheuse libyenne Fatma Hajji y a évoqué une émergence tardive du genre, situant ses débuts dans les années 1960, tout en soulignant une évolution qualitative notable des textes, en dépit d’une critique encore insuffisamment développée. « Le développement du roman n’a pas été accompagné par une critique à la hauteur, notamment en raison d’un isolement linguistique et intellectuel », a-t-elle déclaré, plaidant pour « une approche critique fondée sur la recherche et une connaissance approfondie».

L’écrivain, dramaturge et essayiste libyen Mansour Bouchnaf s’est, pour sa part, penché sur les « narrations de l’exil », analysant la manière dont les romanciers libyens, souvent marqués par l’errance ou l’exil, ont redéfini les notions de patrie et d’appartenance. Selon lui, « la culture devient un territoire de substitution, transcendant les frontières géographiques ».

Lamjed Ben Romdhan, lecteur à l’université Jean Moulin Lyon 3 (France), a exploré les mutations du discours romanesque contemporain à travers l’œuvre de l’écrivaine libyenne Ghalia Younes al-Derrani, mettant en avant des stratégies d’écriture fondées sur la fragmentation temporelle et l’ouverture interprétative. L’universitaire tunisien a relevé que ces textes « impliquent le lecteur dans la production du sens, rompant avec les formes narratives classiques ».

Abordant les liens entre roman libyen et roman arabe contemporain, l’écrivaine Hikmat al-Mokhtar a estimé que, malgré son apparition tardive, ce genre partage avec d’autres expériences arabes des thématiques liées à l’identité, à la mémoire et au territoire, tout en se distinguant par une forte empreinte locale, marquée par une écriture à la fois désertique et ancrée dans le réalisme. Elle a ajouté que le roman libyen « a progressivement élargi ses horizons pour interroger des enjeux universels ».

Les travaux du colloque se poursuivent avec plusieurs sessions consacrées notamment à l’écriture féminine, aux mutations esthétiques et aux nouvelles formes narratives, réunissant universitaires et auteurs des deux pays.