Adel Ben YoussefRéunis, mercredi 25 mars 2026, à Tunis dans le cadre du premier Séminaire Politique Maghreb du programme EuroMed Clusters Forward, décideurs publics, experts internationaux et acteurs industriels ont débattu de l’avenir productif de la région.

Au cœur des échanges, une idée forte, portée par l’économiste Adel Ben Youssef, professeur d’économie à l’Université Côte d’Azur, a donné le ton : les clusters ne naissent jamais d’un décret, mais d’un choc, d’une rupture, d’un moment où l’histoire bascule. En écho, le discours de la ministre de l’Industrie — prononcé par Afef Chachi Tayari, chef du Cabinet— a présenté une vision ambitieuse pour la Tunisie et, plus largement, pour le Maghreb. Ensemble, ces interventions dessinent une nouvelle trajectoire industrielle fondée sur l’innovation, la coopération et l’intégration régionale.

Le Maghreb peut-il transformer ses chocs économiques en opportunités industrielles ?

Le Maghreb face à une recomposition industrielle mondiale

Le Maghreb se trouve à un moment charnière. Les chaînes de valeur mondiales se redessinent, les transitions numérique et écologique s’accélèrent, et les économies émergentes doivent choisir entre subir ou anticiper. Pour la région, l’enjeu est clair : sortir d’un modèle fondé sur les coûts bas pour entrer dans une logique de valeur, de technologie et de souveraineté industrielle.

Dans ce contexte, les clusters apparaissent comme un levier stratégique. Ils permettent de structurer des filières, d’accélérer l’innovation, de mutualiser les ressources, de renforcer les compétences et d’attirer les investissements. Mais encore faut‑il comprendre ce qui fait réellement un cluster — et surtout, comment en créer dans un contexte maghrébin.

C’est précisément ce qu’a éclairé l’intervention d’Adel Ben Youssef, dont la lecture historique et conceptuelle a profondément marqué les participants.

L’éveil par la rupture : « Il n’existe pas de cluster sans accident historique. Un cluster naît toujours d’un choc, jamais d’une décision administrative ; il émerge d’une dynamique humaine et territoriale souvent imprévisible. » — Adel Ben Youssef

Adel Ben Youssef : “Un cluster naît toujours d’un choc, jamais d’une décision administrative”

L’économiste a rappelé une vérité souvent oubliée : les clusters ne sont pas des constructions technocratiques. Ils émergent d’une dynamique humaine, territoriale, souvent imprévisible.

  1. L’accident historique : la matrice invisible des clusters

« Il n’existe pas de cluster sans accident historique », affirme-t-il.

Pour illustrer, il revient sur la naissance de Sophia Antipolis, aujourd’hui l’un des plus grands clusters technologiques d’Europe. À la fin des années 1980, un choc frappe le secteur spatial : la demande de satellites s’effondre, Aérospatiale licencie massivement. Plutôt que de partir, des centaines d’ingénieurs restent, créent des entreprises, tissent un réseau.
Le cluster naît ainsi — non pas d’un plan, mais d’une rupture.

Cette lecture est essentielle pour le Maghreb, où les “accidents historiques” sont nombreux:

  • déclin de certaines industries traditionnelles ;
  • montée de nouvelles filières (énergies renouvelables, mécatronique, numérique) ;
  • chocs géopolitiques ;
  • transitions énergétiques.

Ces ruptures peuvent devenir des opportunités — si les écosystèmes sont prêts à les accueillir.

  1. Le “sentier” : la concurrence qui rapproche

Ben Youssef rappelle un paradoxe fondateur : dans un cluster, des entreprises concurrentes, localisées dans un même espace, parviennent à tirer profit les unes des autres.

C’est ce qu’Alfred Marshall, économiste britannique, considéré comme l’un des pères fondateurs de l’école néoclassique, appelait le sentier: un espace où la concurrence ne divise pas, mais stimule.

Les entreprises y bénéficient :

  • d’économies d’échelle ;
  • d’économies d’envergure ;
  • d’un accès facilité aux compétences ;
  • d’une circulation rapide de l’information.

Dans un Maghreb où les entreprises sont souvent isolées, ce concept est révolutionnaire :
la proximité peut devenir un multiplicateur de compétitivité.

  1. Les espaces de vie : le cœur battant des clusters

L’économiste insiste sur un point souvent négligé : « Ce ne sont pas les bâtiments administratifs qui créent un cluster, mais les espaces où les gens échangent des connaissances tacites. »

Cafés, clubs, lycées internationaux, espaces de coworking, lieux de rencontre informels :
c’est là que se créent les idées, les collaborations, les innovations.

Dans un Maghreb où les espaces de vie professionnels restent souvent cloisonnés, cette dimension est cruciale. Sans lieux de rencontre, pas de fertilisation croisée. Sans fertilisation croisée, pas d’innovation. Sans innovation, pas de cluster.

  1. La proximité : un concept multidimensionnel

La proximité n’est pas seulement géographique. Elle est aussi :

  • organisationnelle : partager des modes de fonctionnement ;
  • cognitive : comprendre les mêmes langages techniques ;
  • sociale : se faire confiance ;
  • numérique : collaborer à distance.

« La concentration spatiale ne garantit pas les échanges, mais elle peut les favoriser si elle est accompagnée de liens sociaux et organisationnels », explique-t-il.

Cette réflexion ouvre des pistes nouvelles pour le Maghreb :
les clusters ne doivent pas seulement être des zones industrielles, mais des écosystèmes vivants, où la proximité se construit.

  1. La coopétition : dépasser la rivalité

Pour Ben Youssef, les clusters sont l’organisation la plus adaptée pour affronter :

  • la transition numérique ;
  • la transition écologique ;
  • la montée en gamme des compétences ;
  • l’intégration régionale.

Ils permettent de dépasser la simple concurrence pour entrer dans la coopétition :
être en compétition et en coopération simultanément.

Une vision puissante, qui a donné une profondeur théorique et historique à l’ensemble du séminaire.

Le nouveau paradigme tunisien : « La Tunisie ne peut plus fonder sa compétitivité sur les seuls avantages de coûts. Nous devons passer à un modèle à haute valeur ajoutée, fondé sur l’innovation, la technicité et l’agilité. » — Afef Chachi Tayari

Afef Chachi Tayari : “Le cluster est l’unité de base de la transformation industrielle”

Au nom de la ministre de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie, Afef Chachi Tayari a livré un discours structurant, ambitieux, et profondément ancré dans la réalité tunisienne.

Un changement de paradigme industriel

« La Tunisie ne peut plus fonder sa compétitivité sur les seuls avantages de coûts », affirme-t-elle. Le pays doit passer à un modèle à haute valeur ajoutée, fondé sur l’innovation, la technicité et l’agilité. Les clusters sont au cœur de cette stratégie.

Trois axes structurants pour la politique industrielle tunisienne

  1. Institutionnaliser les écosystèmes : faire évoluer les regroupements spontanés vers des structures pérennes, comme les GIE.
  2. Monter en gamme technologiquement : « Nous voulons faire de nos clusters des laboratoires de l’Industrie 4.0 », grâce à l’interfaçage entre les 5 000 ingénieurs formés chaque année et les besoins des entreprises.
  3. Assurer l’inclusion territoriale : développer des pôles de spécialisation dans les régions intérieures.

La force du collectif informel : « Ce ne sont pas les bâtiments administratifs qui créent un cluster, mais les espaces de vie comme les cafés ou les lieux de rencontre où les acteurs s’échangent quotidiennement des connaissances tacites. » — Adel Ben Youssef

Une vision 2035 ambitieuse

La ministre projette une Tunisie où les clusters seront :

  • des champions de la transition verte ;
  • des partenaires de co‑conception pour l’Europe et l’Afrique ;
  • des pôles de souveraineté industrielle fondés sur le talent.

Cette vision dépasse la simple mise en réseau : elle propose une transformation profonde du modèle industriel tunisien.

Le Maghreb doit décider de son destin industriel

Le séminaire de Tunis a montré que le Maghreb possède les talents, les ressources et les ambitions nécessaires pour devenir un espace industriel majeur.

Mais la réussite dépendra de sa capacité à transformer les accidents historiques en opportunités, créer des espaces de vie favorisant l’innovation, institutionnaliser ses écosystèmes et surtout, coopérer.

Les clusters ne sont pas seulement un outil économique. Ils sont une philosophie de développement, une manière de penser la proximité, la valeur, la coopération et l’avenir. Le Maghreb a désormais une fenêtre d’opportunité. Reste à savoir s’il saura la saisir.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Origine organique : Les clusters naissent de ruptures historiques et de chocs économiques, non de décrets.
  • La Coopétition : Un modèle où les entreprises sont simultanément concurrentes et partenaires pour innover.
  • Capital Humain : La Tunisie mise sur ses 5 000 ingénieurs diplômés par an pour piloter l’Industrie 4.0.
  • Espaces de vie : La proximité sociale et les échanges informels sont plus cruciaux que les infrastructures administratives.
  • Vision 2035 : Transition vers un modèle de haute valeur ajoutée et de souveraineté industrielle verte.