
Le fait est que ce n’est pas un épisode juste régional : la guerre recompose les rapports de force mondiaux et frappe de plein fouet les économies vulnérables. Pour la Tunisie, les répercussions sont immédiates : risque d’explosion du coût de l’énergie, contraction des transferts, tensions sur le dinar et déficit budgétaire hors de contrôle. Les analyses de d’observateurs avisés de la scène financière et économique nationale éclairent sur l’ampleur du choc et la profondeur des risques.
Un budget construit pour la stabilité, percuté par la guerre
Comment la guerre actuelle pourrait se répercuter sur nos équilibres budgétaires initialement fixés en fonction d’un contexte géopolitique stable ? En temps normal, le déficit budgétaire va s’établir à 6 %. Qui devait être comblé par la banque centrale, à travers une émission directe des facilités directes sans intérêt avec un délai de grâce de quatre ans pour le montant de 11 milliards de dinars.
Mais la guerre a bouleversé tous les paramètres. L’économiste Ridha Chkoundali pense que « cette guerre ne s’arrêtera pas avant que les États-Unis et l’entité sioniste n’atteignent leurs objectifs stratégiques ». Si cela se vérifie, nous ne serons pas face à un choc ponctuel, mais à une recomposition durable des flux énergétiques mondiaux.
Un déficit qui pourrait exploser sous l’effet du pétrole
Après dix jours de guerre — et sans savoir jusqu’à quand elle va durer — la donne a changé. Le déficit budgétaire ne sera plus de 11 milliards de dinars : il sera beaucoup plus important que ça. Les entrées de devises des TRE vont beaucoup baisser aussi. «Nous allons avoir des difficultés d’approvisionnement : non seulement les prix vont beaucoup augmenter, mais il va y avoir des difficultés d’approvisionnement en matières premières, en médicaments, en céréales et en produits pétroliers » commente un observateur édifié sur l’économie nationale.
Le baril de pétrole de 106$ lundi 9 mars, soit 43 dollars d’écart par rapport aux prévisions du PLF, représente 7 milliards de dinars supplémentaires. Ridha Chkoundali précise : « Chaque dollar au-dessus de l’hypothèse budgétaire de 63,3 dollars ajoute 160 millions de dinars au budget de l’État ». Le calcul est implacable.
Deux options, deux risques majeurs
Deux scénarios s’offrent alors à l’État :
- répercuter la hausse sur le consommateur, ce qui ferait bondir le prix de l’essence de 30 à 50 %, avec un taux d’inflation à deux chiffres et un mécontentement généralisé.
- absorber le choc, ce qui renvoie directement à la Banque centrale, faute d’accès aux marchés internationaux et de marges internes.
Si c’est la Banque centrale qui finance, c’est la planche à billets. Et la planche à billets, c’est la ruine de l’économie.
Les transferts des Tunisiens à l’étranger
Autre élément qui aurait une répercussion très négative sur l’environnement économique : les transferts des Tunisiens à l’étranger. On sait qu’une partie importante des transferts proviennent des pays du Golfe, où travaillent des cadres très bien rémunérés. Or la crise touche en premier lieu ces pays avec des risques tels que la perte d’emploi, la révision des contrats et la baisse des revenus.
Le spectre des pénuries et la guerre des détroits
Troisième élément, et non des moindres : les difficultés d’approvisionnement. Il va y avoir des perturbations au niveau du transport, des assurances, des prix des céréales, des médicaments et du carburant.
Ridha Chkoundali évoque même un scénario extrême : « la guerre des détroits », où Ormuz, Bab el‑Mandeb ou Suez seraient bloqués. Dans ce cas, les prix du pétrole pourraient dépasser 120 ou 150 dollars, provoquant une crise énergétique mondiale comparable à 1973 ou 2008.
Dans un tel scénario, la Tunisie serait exposée à des pénuries, à une inflation galopante et à un déficit budgétaire hors de contrôle.
Un État sans cellule de crise
Oui, le tableau est noir. Mais il faut qu’il y ait des gens qui ont de la peinture blanche pour essayer de trouver des solutions. Pas pour l’ensemble du tableau, mais au moins pour certains passages. La question est : avons-nous une véritable prise de conscience ? Une stratégie, des scénarios pour réagir comme il se doit si les choses se compliquent ?
Relancer la machine : du contrôle à la liberté
Les solutions ne viendront pas d’un décret, mais d’une rupture doctrinale. Il est urgent de libérer les créateurs de richesse en cessant de considérer l’entreprise comme un suspect permanent. Cette “chasse aux sorcières” administrative paralyse l’investissement et pousse nos talents à l’exil. Pour inverser la vapeur, le cadre légal doit muter : le nouveau Code de l’investissement n’est plus un luxe, c’est une priorité nationale. L’actuel, obsolète, ne fait que bureaucratiser l’échec.
Sortir du labyrinthe punitif
Réhabiliter l’acte d’investir exige de simplifier radicalement les parcours. Il faut instaurer un climat où l’entrepreneur est perçu comme un acteur de la souveraineté, et non comme un fraudeur a priori.
- Douanes et Fisc : La pression doit s’alléger sur les exportateurs.
- Charges sociales : Les marges des entreprises ne doivent plus être étouffées par des charges punitives
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API : L’institution doit cesser d’être un verrou administratif pour redevenir un moteur.
Pouvoir d’achat : l’impasse du “tout-consommation”
Le pouvoir d’achat est une illusion lorsqu’il est rongé par l’inflation et des services publics défaillants. Selon l’IACE, les familles consacrent jusqu’à 30 % de leur budget aux cours particuliers et à la santé, palliant ainsi les carences de l’État. Ce modèle de croissance, tiré exclusivement par la consommation, alimente mécaniquement le déficit commercial. Sans un basculement massif vers l’investissement productif et les énergies renouvelables, la Tunisie restera spectatrice de sa propre crise.
Une croissance tirée par la consommation : un modèle à bout de souffle
Ce qui interpelle, c’est que la croissance a été tirée jusque-là par la consommation. Si la consommation est bloquée, qu’est-ce qui nous attend ? L’investissement. Mais l’investissement ne se décrète pas. Il se construit par des mécanismes, des procédures et un climat de confiance.
Aujourd’hui, le peu de croissance que nous réalisons est tiré par la consommation, ce qui alimente le déficit commercial et l’inflation. Il est urgent de changer de modèle.
La Tunisie ne peut pas agir sur les détroits, les alliances militaires ou les stratégies des grandes puissances. Mais elle peut agir sur elle‑même. Dans un monde où l’énergie redevient une arme, l’improvisation n’est plus une option. Relancer la production, lancer les grands chantiers des énergies renouvelables, sécuriser les approvisionnements, restaurer la confiance et libérer l’investissement : voilà les seules lignes de défense qui restent pour éviter que la crise mondiale ne devienne en Tunisie un point de rupture.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Alerte budgétaire : Chaque dollar de hausse du baril coûte 160 millions de dinars à l’État tunisien.
- Risque de pénurie : Des tensions majeures sont attendues sur l’approvisionnement en céréales, médicaments et carburants.
- Transferts TRE : Menace de baisse des revenus provenant des expatriés du Golfe.
- Dilemme inflationniste : Entre hausse des prix à la pompe et planche à billets, les marges de manœuvre sont quasi nulles.
- Urgence structurelle : Appel à un nouveau Code de l’investissement pour libérer l’économie de la bureaucratie “punitive”.


