Illustration symbolique montrant une balance déséquilibrée avec une plume de journaliste d'un côté et des liasses de billets de l'autre, évoquant la pression financière sur la presse.
Presse

« L’aptitude des élites à jouer avec les règles, les spécificités de leurs transgressions, la faiblesse des sanctions qui leur sont appliquées et leur tolérance à l’égard des fraudes commises par leurs pairs ne cessent d’être démontrées. » Dixit Pierre Lascoumes, sociologue, dans L’Économie morale des élites dirigeantes.

S’il analyse ici le cas français, son propos dépasse largement ce cadre national : il décrit un mécanisme universel, que l’on retrouve dans de nombreux contextes, y compris en Tunisie, où les élites économiques et politiques reproduisent des pratiques similaires de contournement des règles, d’impunité et de solidarité de caste.

Les élites économiques qui dénoncent aujourd’hui le népotisme, le clientélisme, l’incompétence du pouvoir politique et la régression de la liberté de la presse, omettent rarement de préciser qu’elles contribuent elles-mêmes à la dégradation du champ médiatique.

Car ces élites ne se contentent pas d’observer : elles façonnent, financent et orientent les médias selon leurs intérêts. Elles décident des programmes promotionnels, dictent les priorités publicitaires et imposent subtilement — parfois explicitement — les lignes éditoriales qui servent leurs réseaux.

Le pouvoir des amitiés utiles : là où se fabrique l’information

Leur influence repose autant sur l’argent que sur un capital relationnel soigneusement entretenu : amitiés anciennes, complicités d’affaires, invitations dans des cercles privés, échanges de services, renvois d’ascenseur. Dans ces espaces feutrés, loin du regard public, se négocient les campagnes publicitaires, les placements de produits, les invitations sur les plateaux, les silences stratégiques et les attaques ciblées. Le journalisme devient alors un outil de visibilité pour les uns, un instrument de disqualification pour les autres.

Depuis 2011, la multiplication des médias en Tunisie — radios, télévisions, plateformes numériques — s’est faite sans modèle économique solide. Cette fragilité a ouvert un boulevard aux élites économiques, qui ont compris qu’un média en difficulté est un média achetable, influençable et domptable. Les annonceurs, souvent proches de milieux politiques ou intégrés à des réseaux d’affaires, conditionnent leur soutien financier à une forme de loyauté éditoriale. Les programmes promotionnels deviennent des espaces où l’amitié et l’intérêt se confondent : on invite un ami entrepreneur, on valorise un partenaire, on tait un scandale, on amplifie une rumeur utile.

« L’aptitude des élites à jouer avec les règles […] et leur tolérance à l’égard des fraudes commises par leurs pairs ne cessent d’être démontrées. » – Pierre Lascoumes.

Quand l’information devient promotion : l’ère des journalistes-commerciaux

Cette logique a engendré une catégorie de « journalistes commerciaux », contraints de composer avec les impératifs publicitaires. La frontière entre information et promotion se brouille : un reportage devient une vitrine, une interview devient un service rendu, une enquête devient un risque à éviter. La crédibilité de l’information s’effrite, non pas par manque de compétence des journalistes, mais parce que les conditions structurelles les empêchent d’être indépendants.

Les partis entreprises exploitent eux aussi cette vulnérabilité. Ils investissent dans les médias pour façonner l’opinion, promouvoir leurs figures et neutraliser leurs adversaires. La communication politique se déguise en information, et l’information se transforme en marchandise.

La frontière entre communication politique et journalisme devient poreuse, voire inexistante.

Une régulation impuissante face aux pressions économiques et politiques

Face à cette dérive, la faiblesse des instances de régulation — Conseil de la presse, HAICA, structures professionnelles — laisse le champ libre aux pressions économiques et politiques. Sans cadre législatif solide, sans moyens, sans autorité effective, la régulation ne parvient ni à protéger les journalistes, ni à garantir la transparence des financements, ni à sanctionner les abus.

Dans ce contexte, le syndicat des journalistes se retrouve dans une position paradoxale. Il a le devoir et l’obligation de défendre la déontologie, de protéger les journalistes et d’œuvrer pour l’indépendance de la profession. Mais il affronte un environnement où les logiques commerciales dominent, où les propriétaires de médias imposent leurs priorités, et où la précarité fragilise la capacité de résistance des rédactions. Le syndicat peut dénoncer, alerter, proposer — mais sans un organe régulateur fort, doté de pouvoirs contraignants, ses efforts restent limités.

« Un média en difficulté est un média achetable, influençable et domptable. »

Qui décide encore de la vérité ?

La question fondamentale demeure : qui décide aujourd’hui de la véracité, de l’objectivité et de la crédibilité de l’information en Tunisie ? Est ce le propriétaire du média, le chef d’entreprise annonceur, le ministre qui finance, ou le journaliste qui tente d’effectuer son travail ?

Reste enfin à questionner ces journalistes opportunistes qui, sous couvert d’informer, monnayent leur tribune et participent à la marchandisation de l’espace public.

En l’absence d’un organisme régulateur indépendant, transparent et doté d’un réel pouvoir, la réponse est inquiétante : ce ne sont plus les journalistes qui définissent l’information, mais ceux qui la paient et ceux qui les fréquentent.

Mais au delà de ces responsabilités croisées, c’est toute l’architecture de notre espace public qui mérite d’être repensée. La confiance ne se décrète pas : elle se construit, patiemment, par des règles claires, des institutions solides et une éthique réellement partagée. Le journalisme ne peut retrouver sa dignité que si chacun accepte de réintégrer son rôle, sans empiéter sur celui de l’autre. Et peut être est ce là, finalement, le véritable enjeu : reconstruire un écosystème où l’information cesse d’être une marchandise pour redevenir un bien commun.

Amel Belhadj Ali

Vers un “New Deal” de l’information

La question fondamentale demeure : qui décide aujourd’hui de la véracité et de la crédibilité de l’information en Tunisie ? Est-ce le propriétaire, l’annonceur de poids, le politique influent, ou le journaliste qui tente d’exercer son métier ?

En l’absence d’un organe régulateur indépendant et doté d’un réel pouvoir de sanction, la réponse est inquiétante : l’information n’est plus définie par ceux qui la produisent, mais par ceux qui la paient. Pourtant, cette dérive n’est pas une fatalité. Pour restaurer la dignité du journalisme, trois chantiers urgents s’imposent :

  • La transparence radicale : Imposer la publication annuelle de l’actionnariat des médias et l’origine de leurs financements publicitaires pour exposer les conflits d’intérêts.
  • L’indépendance statutaire : Créer des barrières juridiques (clauses de conscience renforcées, chartes éthiques contraignantes) protégeant les rédactions des pressions de leurs propres actionnaires.
  • Le financement citoyen : Encourager des modèles alternatifs — coopératives de journalistes, abonnements numériques, fondations — pour briser le monopole du “tout-publicitaire”.

La confiance ne se décrète pas : elle se construit par des règles claires et une éthique réellement partagée. Le journalisme ne retrouvera sa fonction de contre-pouvoir que si nous acceptons collectivement de sortir de cette logique marchande pour sanctuariser l’information comme un bien commun.