Le Conseil de la presse a dévoilé, lundi, au siège du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), le projet de la charte nationale sur l’usage de l’intelligence artificielle dans le journalisme en Tunisie, un document présenté comme une première initiative devant baliser l’intégration des technologies d’IA dans les pratiques rédactionnelles et la création de contenus journalistiques, tout en préservant les principes éthiques et la responsabilité éditoriale.

Ce texte a été élaboré par la commission d’éthique relevant du Conseil de la presse. Il s’inscrit dans un contexte de transformation numérique accélérée du paysage médiatique tunisien, marqué par le recours croissant aux outils d’automatisation, d’analyse de données et de génération de contenus.

Au début de la Conférence, le président du Conseil de la presse, Manoubi Marrouki, a précisé que l’élaboration de cette charte, première de son genre à l’échelle arabe et africaine, intervient dans un contexte où l’intelligence artificielle constitue à la fois une opportunité professionnelle et un défi éthique majeur qui s’ajoute aux défis multiples auxquels les médias font face.

Aujourd’hui, l’IA met à disposition des journalistes des capacités importantes en matière de traitement de données, d’optimisation éditoriale et de production de contenus multimédias, a-t-il ajouté, mettant en garde contre son utilisation sans garde-fous qui pourrait exposer les médias à des dérives liées à la désinformation, à la manipulation ou à l’érosion de la confiance du public.

Pour le président de la Commission d’éthique, Khalil Jelassi, le projet de charte insiste sur un principe central : la responsabilité humaine demeure indissociable de tout contenu publié.

L’intelligence artificielle est définie comme un outil d’assistance et non comme un substitut au travail journalistique.

Parmi les principes directeurs de cette charte figurent la transparence vis-à-vis du public, l’obligation de signaler le recours à l’IA dans la production de contenus, ainsi que le respect des normes professionnelles en matière de vérification des faits, de pluralisme et d’indépendance, a-t-il indiqué.

Pr ailleurs, le document évoque également la nécessité d’un contrôle humain permanent, notamment pour prévenir les biais algorithmiques susceptibles d’amplifier les stéréotypes ou de produire des contenus discriminatoires.

Sur le recours à l’intelligence artificielle, le projet de charte proposé par le Conseil de la presse distingue trois catégories d’utilisation de l’intelligence artificielle dans les médias.

La première concerne les usages autorisés dans le cadre de l’innovation rédactionnelle. Elle englobe notamment l’analyse et le traitement de grandes quantités de données, l’extraction de tendances, l’aide à la traduction, la synthèse de documents ou encore l’assistance à la rédaction sous supervision humaine.

La deuxième catégorie porte sur les usages acceptables sous conditions strictes de transparence.

Elle inclut la production de contenus visuels ou sonores générés par IA à des fins explicatives ou illustratives, à condition qu’ils soient clairement identifiés comme tels et qu’ils ne prêtent pas à confusion avec des faits réels.

La troisième catégorie définit les lignes rouges. Sont notamment proscrits les contenus produits intégralement par des systèmes d’IA sans supervision éditoriale, ainsi que la fabrication d’images, de sons ou de vidéos destinés à simuler des événements ou des déclarations inexistantes, ce qui relèverait de pratiques trompeuses.

Par ailleurs, la charte met l’accent sur la protection des données personnelles et la confidentialité des sources journalistiques, notamment par l’interdiction d’introduire de données sensibles ou d’informations confidentielles dans des systèmes d’intelligence artificielle externes sans garanties appropriés.

Dans ce contexte, Jelassi a plaidé pour le développement d’outils d’intelligence artificielle conçus par et pour les médias tunisiens, tenant compte des spécificités du paysage médiatique national.

Il a estimé que l’importation de solutions technologiques standardisées, pensées pour d’autres contextes culturels et linguistiques, pourrait accentuer les déséquilibres informationnels et ne pas répondre aux réalités locales.

Selon lui, l’enjeu ne réside pas uniquement dans l’adoption de l’IA, mais dans la capacité des institutions médiatiques tunisiennes à orienter son développement de manière souveraine, en intégrant les particularités linguistiques, les facteurs socioculturels et les exigences du contexte national.

La présentation du draft de la charte a été suivie d’un débat réunissant des journalistes, des responsables de médias et des membres du Conseil de la presse. Les intervenants ont salué l’initiative tout en soulignant l’importance de former les journalistes à l’usage responsable de l’IA, d’assurer un suivi rigoureux de son application et de maintenir un équilibre entre innovation technologique et éthique professionnelle.

Plusieurs participants ont insisté sur la nécessité d’une appropriation locale des outils d’IA et d’une sensibilisation continue du public aux usages et limites de ces technologies dans le journalisme.