
Selon des sources officielles, la Tunisie compte environ « 34 mille puits illégaux environ », ce qui est énorme pour un petit pays confronté à un stress hydrique structurel. Ces points d’eau non autorisés, localisées principalement dans les régions de l’intérieur du pays (Kasserine, Sidi Bouzid, Tozeur, Kebili et Gabès…), surexploitent actuellement, souvent, sans aucun contrôle, les nappes souterraines, au fort taux de 130% (un taux très élevé). A titre indicatif, dans la seule région de Kebili (sud-est de Tunisie), on compte plus de 12 mille forages non autorisés.
Résultat : ces installations hydriques clandestines, souvent creusées pour répondre à des besoins agricoles urgents, voire des besoins de survie générés souvent par les sécheresses, mettent en péril les ressources en eau et la biodiversité, entraînant des conséquences à la fois écologiques et humaines.
Ce phénomène soulève des questions sur la gestion des ressources naturelles et la capacité des autorités à mettre en place des régulations efficaces.
A l’origine des forages anarchiques, l’Etat et ses procédures
Effectivement, à l’origine de la prolifération de ce fléau, il y a, principalement, deux facteurs administratifs : le premier a trait au refus du ministère de l’agriculture d’octroyer les autorisations requises, et ce, pour les raisons objectives précitées (risque d’épuisement des eaux souterraines, manque de moyens pour encadrer ces forages anarchiques…).
Pour mémoire la loi stipule que les eaux souterraines relèvent du domaine public. En conséquence, le forage et l’exploitation d’un puits nécessitent une autorisation préalable, laquelle encadre les conditions d’utilisation sans conférer à son titulaire la propriété de l’eau.
Le second porte sur l’incapacité de ce même département de contrôler les forages anarchiques et de localiser géographiquement les points d’eau clandestins.
Empressons nous de signaler que les contrevenants ne sont pas toujours, comme on aurait tendance, à le croire, des petits exploitants agricoles lesquels pour survivre recourent à toutes les ressources d’eau disponibles, y compris l’eau de la Sonede, mais c’est surtout de gros exploitants agricoles, voire les lobbys des cultures irriguées à haute valeur marchande à l’export (produits de terroir, primeurs…). Ces derniers contournent l’autorisation administrative par de gros investissements dans des forages toujours plus profonds dotés de pompes à eau puissantes fonctionnant à l’énergie solaire indépendante et ne nécessitant pas les autorisations. Selon la militante sociale Raoudha Gafrej, ingénieur, universitaire et consultante auprès de la Banque mondiale, « une datte produite par un palmier dattier irrigué nécessite à elle seule 50 litres d’eau ».
C’est à la faveur de ses pratiques illégales que ces lobbies propriétaires de vastes palmeraies, de grandes exploitations agricoles irriguées et de fermes de primeurs irriguées par des eaux géothermiques, ne sont jamais affectées par des pénuries d’eau en période de sécheresse.
En principe –bien en principe-, au regard de la gravité de ce fléau, l’administration devrait appliquer, strictement, la loi et fermer les puits illégaux. Mais, elle refuse de le faire. Elle a même cette fâcheuse tendance à fermer les yeux sur ces délits en raison, apparemment, de l’apport en devises pour le pays -et pour sa survie politique- des exportations des primeurs et produits de terroir.
Les risques encourus par l’effet de la surexploitation des nappes souterraines
Conséquence : l’administration, qui serait complice de ces lobbies, fait encourir au pays de graves risques. Au nombre de ces risques, figure sa défaillance criante en matière de gestion des ressources hydriques du pays. D’après Raoudha Gafrej « « l’eau est une ressource nationale. On ne peut la produire. L’eau est quelque chose de rare et de précieux. Il faut la protéger et en contrôler l’accès et l’usage».
Autre menace qui pourrait peser lourdement sur les exportations tunisiennes de produits agricoles. L’institution, par l’effet de l’évolution de la législation internationale de l’eau considérée désormais comme un patrimoine mondial à protéger, de la barrière douanière dénommée « empreinte de l’eau ». Cette empreinte de l’eau est mesurée, à la faveur du mécanisme de la traçabilité, négative ou positive pour les produits exportés qui utilisent abusivement ou non les eaux des nappes profondes menacées d’épuisement pour irriguer leurs cultures et plantations. Et c’est, justement, le cas des 34 mille puits non autorisés en Tunisie. Le risque est de voir des dattes, grenades, huile d’olive, artichauts et autres produits refoulées aux frontières à cause de leur non-conformité aux exigences de l’empreinte de l’eau.
Face à cette situation, le gouvernement de Kaïes Saïed ne se démène pas assez pour trouver une solution à cette crise, voire à cette « hémorragie » d’après Saloua Gafrej.
Pis, il refuse d’écouter les institutions de l’Etat (parlement…), les think tanks locaux et internationaux, la société civile et les experts.
Le parlement propose ses solutions
Cette politique de l’autruche n’a pas empêché ces parties à se pencher sur le problème et à essayer de lui trouver une solution. C’est le cas de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Elle a organisé, le 12 octobre 2026, une journée d’étude consacrée à l’examen d’un projet de loi portant sur la régularisation de la situation des puits agricoles profonds non autorisés. Ce projet de loi comprend deux articles. Le premier prévoit la régularisation de la situation des puits agricoles profonds non autorisés réalisés avant le 10 décembre 2024, moyennant le versement d’une somme de 3 500 dinars, selon les conditions et procédures fixées par un arrêté du ministre chargé de l’eau.
Cette régularisation permettra aux bénéficiaires de profiter, d’ici fin 2027, des avantages accordés par l’État à compter de la date de la régularisation, sans effet rétroactif.
Le deuxième article vise à mettre en place une approche réglementaire transitoire pour la régularisation de la situation des puits concernés, afin de permettre à l’administration de les recenser, de fixer les conditions de leur exploitation et de contrôler les quantités d’eau prélevées grâce à des mécanismes de mesure et de suivi.
Objectif du projet proposé : protéger les nappes phréatiques, notamment celles menacées d’épuisement ou de dégradation de la qualité, tout en préservant la pérennité de l’activité agricole et en garantissant l’approvisionnement en eau potable dans les zones rurales.
Il s’agit également, de contrôler les quantités extraites et leur répartition entre les exploitants, de réguler les coûts de pompage et d’énergie et de réduire les tensions entre utilisateurs (petits exploitants et lobbies).
Le projet prévoit une importante nouveauté : l’instauration d’une gestion décentralisée des dossiers de régularisation, à travers la création de comités régionaux spécialisés chargés de statuer sur les demandes de règlement dans des délais précis.
Pour renforcer le contrôle, sans donner des précisions sur la date de mise en œuvre de sa proposition, le ministère de l’agriculture prévoit de déployer des compteurs intelligents associés à un système informatique de suivi. Selon Aïda Jridi, chargée de la direction générale du génie rural et de l’exploitation des eaux, ce dispositif doit permettre de suivre les volumes prélevés dans chaque puits et de détecter les dépassements des quantités autorisées. Le but est de disposer de données actualisées pour repérer les infractions et intervenir plus rapidement.
Les propositions de la société civile
Pour sa part Raoudha Gafrej, militante de la société civile, insiste sur l’enjeu de travailler sur la recharge des nappes souterraines. L’experte considère que « le plus grand réservoir d’eau c’est le sol qui permet de retenir l’eau pour la production pluviale ».
Concernant les forages anarchiques, elle suggère a l’exécutif de faire preuve de volonté politique, d’appliquer la loi et d’oser fermer les forages illicites. Elle propose, également, la suppression des cultures qui consomment beaucoup d’eau (tomates, fraises…), et surtout la responsabilisation des consommateurs en augmentant la tarification et en rationalisant la consommation.
A cette fin, elle recommande, comme c’est le cas pour la téléphonie mobile, d’opter pour les compteurs d’eau à carte. L’objectif est de dissuader toute forme de gaspillage. Selon l’experte, cette technique de comptabilisation de l’eau est appliquée avec succès dans un pays plus pauvre que la Tunisie : les îles Comores.
Compte de la complexité du problème aggravé par les effets du réchauffement climatique et l’extension des périmètres irriguées, nous pensons que la décision à prendre pour une solution efficiente à la problématique des forages hydriques anarchiques demeure une solution, éminemment, politique. Et au regard des limites du gouvernement en place, seul le chef de l’Etat en personne peut la prendre et ce après évalué objectivement la situation. Car les intérêts économiques en place sont nombreux et touchent à des secteurs sensibles : les régions à prédominance rurale, la petite exploitation agricole, les lobbies agricoles, les exportateurs de produits de terroir, l’off shore agricole.
Abou SARRA
EN BREF
- Urgence quantitative : La Tunisie compte environ 34 000 puits illégaux, conduisant à une surexploitation alarmante des nappes phréatiques à un taux de 130 %.
- Poids de l’agrobusiness : Les grands exploitants et les lobbies de l’exportation dominent ces prélèvements illicites grâce à des forages profonds financés par des équipements solaires autonomes.
- Risque commercial mondial : L’instauration de l’indicateur d’« empreinte de l’eau » à l’international menace de blocage les exportations agricoles tunisiennes (dattes, huile d’olive, primeurs).
- Offensive parlementaire : Un projet de loi à l’ARP propose la régularisation des puits illégaux antérieurs au 10 décembre 2024 contre une redevance de 3 500 TND et le déploiement de compteurs intelligents.
- Impératif politique : Face à l’impuissance du ministère de l’Agriculture, seule une décision politique ferme au niveau de la présidence permettra d’arbitrer entre impératifs économiques et sécurité hydrique.


