Une série de rencontres franco-tunisiennes consacrées à la refonte de la coopération culturelle en Méditerranée à travers le prisme du « care » (le prendre soin) s’est ouverte mercredi à Tunis. Organisées avec la participation d’une délégation de professionnels français du secteur culturel, ces rencontres visent à croiser les expériences et à explorer de nouvelles perspectives de coopération entre acteurs culturels tunisiens et français.
Intitulés « Professionnels de Tunisie et de France : échanger, se rencontrer, construire ensemble », les panels de cette « Fabrique de coopération » se déroulent du 21 au 23 octobre 2026 à l’Institut français de Tunisie (IFT), avant de se poursuivre à la Cité de la Culture lors de la dernière journée.
Cet événement de trois jours est coorganisé par le Relais Culture Europe (France), le Bureau Europe Créative en Tunisie et l’IFT. Il s’articule autour de trois axes : prendre soin, garantir les droits culturels et faire ensemble. L’objectif est d’interroger les pratiques et de construire des partenariats attentifs aux personnes, aux territoires et à la diversité des expressions culturelles.
La Tunisie et Europe Créative : un partenariat ancré dans la durée
Ces rencontres s’inscrivent dans le cadre d’un partenariat de longue date, la Tunisie étant devenue, en juillet 2017, le premier pays arabe, africain et sud-méditerranéen à intégrer le programme Europe Créative de la Commission européenne. Selon des données officielles présentées en 2021, au cours de la première phase du programme (2014-2020), plus de 655 000 euros de subventions ont été accordés à 12 projets tunisiens impliquant 39 structures de 15 pays européens.
La Tunisie a ensuite rejoint la deuxième phase (2021-2027), dotée d’un budget global de 2,2 milliards d’euros. Ce programme-cadre met notamment l’accent sur la cohésion sociale, l’écologie, la liberté d’expression, la musique et la traduction littéraire.
Une coopération basée sur l’écoute et l’égalité
Le directeur de l’IFT, Julien Chenivesse, a indiqué que le choix du terme « Fabrique » exprimait une ambition qui dépasse le simple discours. Il s’agit de « prendre le temps d’en examiner les méthodes, d’en partager les difficultés et d’en construire ensemble les prolongements ». A ce titre, le directeur de l’IFT s’est engagé à accompagner cette dynamique en proposant un décryptage de la politique culturelle française.
Dans une déclaration à la TAP, Julien Chenivesse a précisé que cette initiative visait à réunir des responsables d’institutions culturelles françaises et des acteurs tunisiens afin de réfléchir ensemble aux modalités d’une coopération fondée sur l’écoute, l’égalité et la construction collective de règles de fonctionnement entre les deux rives de la Méditerranée.
Insistant sur la réciprocité des échanges, il a précisé qu’« il ne s’agit évidemment pas de transposer les modèles, mais bien de faire dialoguer des expériences et des savoir-faire », afin de « faire de la coopération une pratique vivante, attentive aux personnes et nourrie par la diversité de nos approches ».
Le « care » face aux vulnérabilités individuelles et collectives
La première journée, organisée dans les locaux de l’IFT, a été consacrée aux liens entre coopération culturelle et « care », avec une présentation du Relais Culture Europe, d’une note conceptuelle de l’Union européenne consacrée à cette notion.
Parmi les professionnels français participant aux échanges figure également Jean-Louis Gavatorta, directeur général de l’Orchestre des Champs-Elysées. Sa présence à Tunis s’inscrit également dans le cadre du concert de clôture de l’Académie Artemis, porté l’Orchestre des Champs-Elysées et cofinancé par le programme Europe créative de l’Union européenne.
Organisé en partenariat avec l’Institut supérieur de musique de Tunis et le Théâtre de l’Opéra de Tunis, la session tunisienne de ce projet donnera lieu, le 25 octobre, au concert de clôture de l’Académie Artemis, intitulé “La Méditerranée dans l’Opéra de Mozart”, sous la direction d’Alessandro Moccia, premier violon solo de l’Orchestre des Champs-Elysées.
Intervenant lors des débats, Marta Gutiérrez, responsable du volet Culture d’Europe Créative en France au sein du Relais Culture Europe, a explicité cette notion dans un contexte mondialisé marqué par de multiples fragilités. Elle a notamment évoqué « les enjeux des santés morales, des solitudes, des précarités, des vulnérabilités, des problèmes économiques, des crises aussi sociétales, politiques et écologiques », qui occupent aujourd’hui une place importante et rendent plus visibles les fragilités individuelles et collectives.
Selon les organisateurs, ces trois journées constituent une occasion d’« identifier les problématiques, partager des récits, partager des pratiques, pour monter en compétences ensemble dans un esprit de réciprocité ».
Lors de l’ouverture, la représentante du Relais Culture Europe a salué le rôle historique de l’IFT en tant qu’espace d’ouverture et « pont entre les artistes et les acteurs culturels partout dans le monde ». Soulignant les synergies avec le Bureau Europe Créative en Tunisie, elle a invité les professionnels tunisiens à faire connaître leurs projets afin de favoriser l’émergence de nouvelles collaborations.
Elle a défendu une conception de la coopération internationale qui ne se limite pas à réunir des partenaires autour d’un financement, mais s’affirme comme « une manière de faire ensemble », d’« apprendre les uns des autres » et de « transformer nos sociétés ».
Au-delà du financement : concevoir des programmes selon les besoins réels des artistes
La mise en contexte de cette première journée a été assurée par Saima Samoud, coordinatrice des panels et figure majeure de la gestion culturelle en Tunisie. Elle a souligné qu’il était désormais « illusoire de parler du contexte tunisien » sans le replacer dans le cadre de la mondialisation, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle.
Rappelant les liens étroits avec la France, notamment à travers le jumelage établi après la révolution entre les deux ministères de la Culture, elle a retracé l’histoire institutionnelle du secteur culturel tunisien, qui a permis de consolider des « acquis durables » en matière d’institutions, de festivals et de réseaux publics, tout en renforçant les échanges autour du patrimoine et des industries créatives.
Mme Samoud, qui avait présidé le Desk Europe Créative Tunisie d’avril 2020 à septembre 2022, a précisé que, durant la période 2016-2020, les notions de « liberté, de participation et de justice territoriale ont pris une place nouvelle », portées notamment par les initiatives associatives et les espaces indépendants. Elle a toutefois nuancé cette évolution, appelant à ne pas la considérer comme une progression linéaire, compte tenu des contraintes de financement et des transformations politiques.
Citant en exemple le projet Elyssa, qu’elle a mené en partenariat avec l’IFT, la musicologue et violoniste a insisté sur l’importance de concevoir des programmes d’accompagnement à 360 degrés, fondés exclusivement sur « les besoins qui ont été formulés clairement par les artistes tunisiens », notamment les musiciens et les artistes visuels, afin de garantir l’efficacité de la coopération bilatérale.
Débats, visites de terrain et ateliers thématiques pour clore les rencontres
Le programme se poursuivra jeudi à l’IFT avec des débats consacrés à la mise en œuvre concrète des droits culturels et aux méthodes permettant d’associer les publics aux processus de décision.
La journée de clôture, vendredi, se tiendra à la Cité de la Culture de Tunis. Les rencontres y seront accueillies par le Desk Europe Créative Tunisie, présidé par Haifa Zbiss, pour un débat consacré au « faire commun » et au « Pacte pour la Méditerranée » de l’Union européenne. Celui-ci sera suivi d’ateliers thématiques organisés par discipline, notamment autour de la musique et de la littérature.
Le séjour de la délégation française prévoit également des visites de lieux culturels, des rencontres avec les artistes et des représentations artistiques.



