Le comédien, auteur et metteur en scène italien Matthias Martelli défend un théâtre où le corps devient langage et la scène un espace de rencontre entre les cultures.

A l’issue de la représentation de Lu Santo Jullàre Françesco, mardi soir au Théâtre El Hamra de Tunis, l’artiste comédien est revenu dans un entretien accordé à l’agence TAP, sur sa démarche artistique, l’héritage de Dario Fo et la capacité du spectacle vivant à rapprocher les publics.

Présentée dans le cadre de la XXVIe Semaine de la langue italienne dans le monde, cette œuvre de Dario Fo et Franca Rame s’inscrit dans une année symbolique, marquée par le centenaire de la naissance de Fo, prix Nobel de littérature en 1997, et les 800 ans de la mort de François d’Assise.

Transmettre sans imiter

Comment faire vivre l’héritage d’un artiste sans reproduire sa manière de créer ? Pour Matthias Martelli, la portée universelle du théâtre de Dario Fo permet précisément à son œuvre de dépasser la personnalité de son créateur. « Nous avons pensé que le théâtre de Dario Fo était universel. Étant universel, il devait dépasser son interprète », explique-t-il.

Avec son équipe, il a recomposé le spectacle, actualisé certaines introductions et supprimé des passages afin de proposer une nouvelle lecture du texte. Cette réappropriation passe avant tout par le travail physique, notamment « les expressions du visage, les gestes, les déplacements et les intonations ».

« Nous avons travaillé surtout sur le corps, en créant une grammaire corporelle et de l’espace scénique complètement différente de celle de Dario », précise-t-il.

Martelli inscrit sa démarche notamment sur les méthodes de Jacques Lecoq et la tradition de la commedia dell’arte. Dans ce théâtre porté par un interprète unique, il évoque le corps qui ne se contente pas d’accompagner la parole mais participe à la construction du récit et à l’incarnation des personnages.

La figure du jongleur, centrale dans l’univers de Fo, renvoie à cette tradition populaire du conteur qui raconte autant par la voix que par le geste, explique le comédien. En rapprochant François d’Assise et Dario Fo, Martelli estime que l’œuvre fait dialoguer deux figures associées à une manière physique de s’adresser au public.

Le corps au-delà des mots

Cette place accordée au geste prend tout son sens lorsque le spectacle rencontre un public qui ne maîtrise pas la langue de l’interprète. Pour Martelli, le théâtre physique et gestuel ouvre des possibilités de compréhension qui ne dépendent pas exclusivement des mots.

Chez Matthias Martelli, la création ne s’arrête pas à l’écriture. Les répétitions, les essais sur le plateau et la confrontation au public peuvent conduire à modifier le texte, à déplacer une séquence ou à supprimer certains passages.

Ses propres créations, nourries notamment par des curiosités culturelles autour de figures telles que Dante ou Raphaël, suivent cette circulation entre recherche, écriture et expérience scénique.

La relation avec le public constitue, selon lui, l’autre dimension de cette démarche surtout que chaque salle rassemble des spectateurs différents, par leur âge, leur origine et leur sensibilité.

La réaction immédiate ne suffit pas toujours à mesurer la réussite d’une représentation. Pour Martelli, l’essentiel réside dans la volonté d’établir une connexion empathique avec les spectateurs.

Cette relation singulière distingue « le spectacle vivant des contenus consommés à distance », estime Martelli.

Le théâtre stimule l’imagination, faisant de chaque représentation une expérience qui ne se reproduit jamais exactement de la même manière. « Le théâtre fait tout imaginer, il éveille, il rend le public actif avec le cerveau », affirme-t-il.

Le théâtre, un espace de partage

Cette vision prend une dimension particulière lorsque Martelli se produit à l’étranger. La rencontre avec un public d’une autre culture est une occasion, « de découvrir d’autres sensibilités et d’autres façons de percevoir le monde ».

Le dialogue entre les cultures ne consiste pas à effacer leurs différences, mais à créer les conditions d’une expérience commune, estime l’artiste. Le corps, le geste et l’émotion deviennent alors des voies de communication susceptibles de dépasser, en partie, les frontières linguistiques.

Interrogé sur ce que le théâtre devrait préserver en priorité, en l’occurrence sa liberté, son pouvoir de provoquer, l’imagination ou sa capacité à réunir, Matthias Martelli choisit cette dernière. « Je choisis la capacité de réunir, parce que là-dedans se contiennent toutes les autres », répond-il.

Pour le comédien italien, la capacité de réunir est au cœur de la vocation du théâtre, puisqu’elle favorise le partage des imaginaires, la liberté de création et le dialogue entre des sensibilités différentes.