L’éminent penseur et universitaire spécialiste de la pensée islamique, Dr Abdelmajid Charfi, a présenté, hier vendredi en fin d’après-midi, son tout dernier ouvrage intitulé “Khawatir fi bina’ mustaqbal Tounes” (Réflexions sur la construction de l’avenir de la Tunisie, ndlr), paru dans la collection “Al-Aan wa houna”. Cette présentation a eu lieu lors d’une rencontre à la librairie Al Kitab dans la capitale, pour un débat autour d’une série de questions marquant le présent et l’avenir de la Tunisie.
La rencontre a comporté deux volets, l’un assuré par Amel Grami, professeure d’études sur la civilisation et le genre à la Faculté des lettres de Manouba et écrivaine, et l’autre par le journaliste et écrivain Zied Krichen.
Grami a abordé l’ouvrage sous l’angle du genre de l’ouvrage littéraire et des significations linguistiques et théoriques qu’il porte, tandis que Krichen s’est concentré sur les principales idées avancées par Charfi dans les domaines de l’éducation, de l’enseignement, de la culture, de l’économie, de la politique et des relations extérieures, dans une lecture mêlant entre exposé, critique et questionnement.
L’ouvrage, de plus de 120 pages, rassemble un ensemble de conceptions et d’idées proposées par Charfi concernant l’avenir de la Tunisie. Il s’appuie sur diverses questions qu’il juge dignes d’être débattues et réexaminées, touchant à de multiples domaines de la vie publique.
Dans sa présentation du livre, Abdelmajid Charfi a exprimé l’espoir que les questions soulevées par son ouvrage dépassent le cadre de cette rencontre pour s’ouvrir à des espaces de débat plus larges, tout en affirmant sa conviction quant à l’importance de l’écriture et du dialogue dans tous les domaines.
Il a expliqué avoir rédigé cet ouvrage au cours de l’été 2025, dans le but de susciter un certain nombre de problématiques et de questions traversées par la Tunisie, qui demeurent sujettes à controverse parmi les élites. Il a dit avoir soumis ses idées « à l’épreuve de la critique », partant de sa conviction que les solutions ne se cristallisent que par la confrontation des opinions et la mise en débat des idées, ce qui est de nature à ouvrir la voie à une nouvelle dynamique intellectuelle et sociale.
Le livre, entre réflexion et prospective
Dans sa lecture de l’ouvrage, Amel Grami a considéré qu’il relève du genre de la « réflexion » (khawatir), dans la mesure où il réunit les méditations personnelles de Charfi concernant la Tunisie et les différents secteurs liés à son avenir.
Elle a remarqué que ce livre se distingue d’une partie de la production intellectuelle habituelle des élites dans le sens il ne se contente pas de soulever des questions ou d’inciter le lecteur à la réflexion, mais propose, en s’appuyant sur la vision propre de l’auteur, des propositions, des solutions et des alternatives à certaines problématiques.
Dans sa lecture, Grami a considéré que Charfi présente, à travers son ouvrage, une vision prospective de l’avenir de la Tunisie, en s’appuyant sur son parcours, son expérience et les connaissances et expertises qu’il a accumulées, ainsi que sur les postes et responsabilités qu’il a assumés et les contextes historiques et sociaux qu’il a vécus. Autant d’éléments qu’elle considère comme constitutifs d’une vision particulière de la « Tunisie de demain ».
À l’opposé de toute tendance à vouloir restaurer le passé ou à céder à la nostalgie, Charfi rejette toujours selon Grami, l’idée d’un « retour en arrière », qu’il perçoit comme une démarche destructrice.
Par ailleurs, il ne se contente pas d’observer le présent sous le seul angle d’une critique permanente. Il opte, au contraire, pour la prospective, ouvrant ainsi la voie à l’élaboration d’alternatives et de solutions aux problèmes sociaux, économiques et aux autres défis auxquels le pays est confronté.
Cependant, cette vision, d’après la lecture présentée par Grami, demeure ouverte quant au cadre temporel dans lequel elle est censée se concrétiser, et ne définit pas non plus avec précision les acteurs sociaux capables de transformer ces conceptions en réalité, ce qui constitue, à ses yeux, l’un des points méritant un débat approfondi.
La Tunisie à laquelle aspire Charfi
Pour sa part, Zied Krichen s’est arrêté sur plusieurs questions abordées dans l’ouvrage, considérant que l’auteur oscille entre prospective et méditations personnelles, qui dressant ainsi le portrait de la Tunisie à laquelle l’auteur aspire.
Dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement, il a souligné que Charfi plaide pour l’arabisation totale, le soutien à l’enseignement public et l’abandon des cours particuliers, des propositions que Krichen estime naturelles dans le contexte que traverse actuellement le système éducatif.
Dans le domaine culturel, Charfi propose, selon la lecture de Krichen, une vision en harmonie avec ce qu’il qualifie de vision bourguibienne, fondée sur la considération de la culture raffinée comme un droit pour le Tunisien et sur la fourniture d’un contenu culturel doté d’une valeur intellectuelle et spirituelle, loin de ce que l’auteur qualifie de « vices », de « capitalisme sauvage » et de « médias superficiels ».
Sur le plan économique, la conception présentée par Charfi repose sur la liberté d’initiative associée à une distribution équitable des richesses, permettant. Selon sa vision, d’atteindre un plus grand degré de bien-être collectif, de transformer la Tunisie en un pays exportateur bénéficiant d’un excédent commercial et de renforcer la valeur du dinar.
L’ouvrage livre aborde également la relation entre religion et pouvoir, ainsi qu’un ensemble de questions liées à la vie publique, à l’avenir du pays et à ses relations extérieures.
Selon Charfi… l’arabisation une question de « destin national »
La question de l’arabisation a occupé une place prépondérante dans le débat qui a suivi la présentation de l’ouvrage. Abdelmajid Charfi y a précisé que cette question ne tolère plus aucun ajournement, la qualifiant selon lui « question de destin national ».
Charfi soutient que l’élève ne peut s’approprier le savoir et ni faire preuve de créativité qu’à travers sa propre langue, considérant que la dualité linguistique et intellectuelle qui caractérise la société tunisienne a abouti à ce qu’il qualifie de « bricolage », constituant, à son sens, un obstacle à la créativité.
Cette approche a suscité un débat parmi les participants, dont les avis se sont partagés entre ceux qui estiment l’arabisation comme un choix nécessaire pour rétablir la cohérence au sein du système éducatif, et ceux qui y voient une orientation susceptible de mener à une forme de repli linguistique et culturel.
Certains intervenants ont évoqué des expériences de pays ayant préservé leurs langues d’origine à tous les stades de l’enseignement tout en adoptant la traduction pour le transfert des connaissances scientifiques, citant en particulier le cas du Japon, alors que d’autres ont affirmé que l’appel à l’arabisation, telle formulée par Charfi, pourrait comporter une tendance au repli.
Charfi a interagi avec ces interventions en affirmant qu’il n’appelle pas à renoncer à l’apprentissage des langues étrangères, mais qu’il encourage au contraire leur apprentissage, en particulier la langue anglaise, à condition qu’elle vienne en deuxième position après l’arabe.
Il a précisé que ce qu’il appelle à changer, c’est l’adoption du français comme langue d’enseignement des sciences et d’autres spécialités, au lieu de l’arabe.
Le débat ne s’est pas limité aux questions d’enseignement et de langue, mais a également englobé la relation de l’auteur avec les mutations imposées par les réseaux sociaux et le degré de son suivi de la transformation numérique accélérée, notamment à la lumière de la large diffusion des technologies de l’intelligence artificielle et des questions inédites qu’elles soulèvent en matière de savoir, de culture et de société.
Abdelmajid Charfi … et parcours intellectuel
Abdelmajid Charfi est un éminent penseur et universitaire tunisien, spécialiste de la civilisation arabe et de la pensée islamique. Il a enseigné la civilisation arabe et la pensée islamique dans plusieurs universités tunisiennes et a occupé le poste de doyen de la Faculté des lettres, des arts et des humanités de la Manouba entre 1983 et 1986.
Charfi a également présidé l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Beït al-Hikma entre 2016 et 2021, et a assuré la présidence de la Chaire UNESCO des religions comparées entre 1999 et 2003.
Il figure parmi les plus éminents penseurs tunisiens ayant travaillé sur les questions de la modernisation de la pensée islamique et de sa lecture à la lumière des mutations historiques et sociales contemporaines.



