
Il alerte sur les dérives possibles, appelle à une intégration intelligente de l’IA et insiste sur la nécessité de préserver la dimension humaine du travail. Entre métiers menacés, compétences qui se renforcent, formations à réinventer et aspirations des jeunes, il livre un regard lucide sur un marché de l’emploi en pleine mutation. Entretien
Pourquoi avoir choisi de consacrer cette édition des Journées de l’Emploi à l’IA comme copilote de carrière ?
Aujourd’hui, l’IA est devenue incontournable dans le processus de recrutement, aussi bien pour les recruteurs que pour les candidats. Les cabinets, les chasseurs de têtes et les services RH s’appuient désormais sur des outils d’IA pour rédiger des fiches de poste, filtrer les CV, effectuer des matching automatiques et présélectionner les profils. C’est une évolution majeure, mais aussi un risque : si l’on délègue trop à l’IA, on perd la dimension humaine du recrutement, cette capacité d’évaluer un potentiel, une personnalité, une motivation.
Du côté des candidats, le phénomène est tout aussi frappant. Beaucoup intègrent leur CV dans une IA qui leur propose une version « optimisée » pour un poste donné. Résultat : des CV qui se ressemblent tous, des candidatures uniformisées, une perte d’authenticité. L’IA devient un filtre qui peut déformer les profils et éloigner les candidats de ce qu’ils sont réellement.
Notre objectif, cette année, est donc de sensibiliser les deux parties à une bonne utilisation de l’IA, pour éviter qu’elle ne devienne un outil de standardisation ou de contresens.
Quels risques concrets observez-vous dans l’usage actuel de l’IA par les candidats?
L’IA peut produire des CV surdimensionnés, des profils artificiellement gonflés, ou au contraire des candidatures qui ne correspondent pas du tout à la réalité du parcours. Certains jeunes demandent même à l’IA : « Qu’attend-on de moi pour ce poste ? » et adaptent leur CV en fonction de la réponse. On finit par avoir des candidats qui se présentent comme des clones.
L’IA doit rester un outil d’aide, pas un outil de travestissement. Elle ne remplacera jamais la sincérité d’un parcours, la cohérence d’une expérience, ni la capacité d’un candidat à se présenter avec authenticité.
Quels sont les objectifs nationaux que vous souhaitez porter à travers cette édition ?
Nous constatons un décalage profond entre nos formations universitaires et les besoins réels du marché. Certaines filières produisent des diplômés sans débouchés, alors que d’autres secteurs manquent cruellement de compétences. L’IA peut devenir un levier pour accélérer la reconversion, proposer des formations en e‑learning, recycler des diplômés vers des métiers en tension, en Tunisie comme en Europe.
Nous devons utiliser l’IA pour réduire ce décalage, pour accompagner les jeunes vers les secteurs où la demande est forte, et pour moderniser nos approches pédagogiques.
Quels métiers sont aujourd’hui les plus fragilisés par l’automatisation ?
Les métiers du marketing digital, de la communication, du graphisme ou de certaines branches de l’ingénierie sont fortement exposés. L’IA peut produire des visuels, des plans, des études techniques en quelques minutes. Mais cela ne signifie pas que ces métiers vont disparaître. Cela signifie que les professionnels doivent apprendre à utiliser l’IA pour augmenter leur productivité.
Un ingénieur qui réalisait un audit énergétique en cinq jours peut désormais le faire en une demi‑journée grâce à l’IA. L’enjeu n’est pas la disparition du métier, mais la capacité à multiplier les projets et à accroître son potentiel.
À l’inverse, quels métiers se renforcent grâce aux compétences humaines ?
Les métiers de la santé, du paramédical, de l’accompagnement, de l’artisanat, du bâtiment, du tourisme. Ce sont des secteurs où l’humain est irremplaçable. Prenons l’exemple des auxiliaires de vie : empathie, patience, tolérance, sens du soin… aucune IA ne peut remplacer ces qualités. La demande est croissante au Moyen‑Orient, en Europe, dans toute la Méditerranée. Pourtant, en Tunisie, l’école publique qui formait ces profils est fermée, et le privé n’a pas la possibilité de prendre le relais. C’est un non‑sens.
Nous devons renforcer ces filières, car elles représentent un vivier d’emplois à l’échelle mondiale.
Quels conseils pratiques donnez-vous aux jeunes pour passer les filtres des ATS et des algorithmes de recrutement ?
Il est utile d’avoir un CV dédié aux ATS, mais il ne faut pas oublier que toutes les entreprises n’en utilisent pas. Le vrai problème, aujourd’hui, c’est la qualité des CV : trop de fautes, trop de structures approximatives, trop de présentations maladroites.
Nous consacrons chaque année une partie du salon à aider les jeunes à rédiger un CV professionnel, à se présenter correctement, à préparer un entretien. L’IA peut aider à structurer un CV, mais elle ne peut pas inventer un parcours. Et les recruteurs repèrent immédiatement les lettres de motivation générées par ChatGPT : mêmes mots, mêmes tournures, mêmes phrases. L’IA ne doit pas remplacer l’effort personnel.
Comment percevez-vous la transformation du marché de l’emploi en Tunisie et à l’international sous l’effet de l’IA ?
Le marché évolue à une vitesse vertigineuse. Certains métiers vont disparaître, d’autres vont se transformer, d’autres encore vont exploser. Les jeunes ont peur, et c’est légitime. Mais l’IA est aussi une chance extraordinaire. Ceux qui sauront l’utiliser auront une longueur d’avance.
Je dis souvent : si j’étais un jeune aujourd’hui, je me sentirais pousser des ailes. L’IA n’est pas un ennemi, c’est un amplificateur de potentiel. Ceux qui refusent de s’adapter resteront en marge. Ceux qui l’adoptent réussiront.
Comment protéger et préparer les jeunes face à cette accélération technologique?
Les universités du monde entier s’interrogent : le parcours universitaire classique est‑il encore adapté ? Comment intégrer l’IA dans les cursus ? Comment former les jeunes à une technologie qui évolue plus vite que les programmes ?
En Tunisie, nous devons mener un audit global : évaluer les compétences des diplômés, intégrer l’IA dans les formations, préparer les filières professionnelles à la robotisation future. C’est une question stratégique nationale.
Comment concilier la préparation à l’international et la nécessité de ne pas encourager la fuite des talents ?
L’expérience internationale est une richesse. Je l’encourage. Mais je crois aussi au retour. Le problème, aujourd’hui, est matériel : pouvoir d’achat, salaires, perspectives. Les jeunes veulent partir pour améliorer leur vie, et c’est compréhensible.
Mais ils doivent être mieux informés. Le monde traverse des crises économiques et sociales profondes. L’Europe, les États‑Unis, l’Asie : partout, les modèles sont bousculés. Partir uniquement pour des raisons financières n’est pas toujours le bon choix. Il faut planifier, se former, acquérir une expertise, puis revenir enrichir le pays.
Entretien conduit par Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Déshumanisation du recrutement : L’usage abusif de l’IA par les RH et les candidats génère des profils artificiels et une perte d’authenticité.
- Productivité augmentée : Les métiers techniques et créatifs (ingénierie, marketing) doivent intégrer l’IA pour multiplier leur capacité opérationnelle.
- Secteurs protégés : Les professions axées sur le soin, l’empathie et le savoir-faire manuel restent irremplaçables par les algorithmes.
- Refonte académique : Nécessité d’un audit global des formations universitaires pour aligner les cursus sur les besoins réels du marché.
- Mobilité des compétences : Valorisation des trajectoires internationales à condition d’organiser le retour des expertises au pays.


