Au‑delà des choix économiques, la Tunisie fait face à un défi institutionnel : comment garantir la qualité de la décision publique dans un système où les contre‑pouvoirs s’affaiblissent, où l’administration demeure immobile et où les talents commencent à regarder ailleurs ? Les scénarios possibles pour le pays dépendent désormais autant de la gouvernance que de l’économie.

Le problème vient‑il seulement de ceux qui gouvernent, ou aussi de la manière dont nous les choisissons ? Platon, à travers Socrate, avait déjà identifié un danger : donner le pouvoir à celui qui parle le mieux plutôt qu’à celui qui sait le mieux.

Faudrait‑il imaginer une démocratie exigeant davantage des citoyens comme des candidats ? Non pas une démocratie réservée aux riches ou aux diplômés, mais une démocratie où chaque citoyen disposerait d’un minimum de culture civique et économique, et où les candidats aux plus hautes fonctions devraient démontrer une véritable compréhension de l’économie, des finances publiques et des institutions.

Comme il existe un permis de conduire, peut‑être devrions‑nous imaginer un permis de vote : quelques questions permettant de vérifier qu’un citoyen dispose d’un minimum de rationalité pour choisir un candidat — lui‑même sélectionné sur des compétences économiques plutôt que sur la maîtrise du verbe.

L’URSS : une mécanique, pas seulement une idéologie

La comparaison avec l’URSS n’est pas idéologique ; elle est mécanique. À la fin de l’ère soviétique, la succession rapide de dirigeants symbolisait une crise plus profonde : un appareil d’État immense, centralisé, bureaucratique, mais incapable de se réformer.

Depuis 2021, la Tunisie connaît une succession rapide de Premiers ministres. Un Premier ministre arrive. Il découvre l’administration. Il commence à agir. Puis il part. Un autre arrive. Il recommence. Pendant ce temps, la bureaucratie demeure.

L’instabilité politique peut coexister avec l’immobilisme administratif. Le pouvoir se concentre au sommet tandis que l’appareil administratif ralentit les décisions. La responsabilité se dilue tandis que le pouvoir se concentre.

La comparaison avec l’URSS doit donc être comprise comme un avertissement institutionnel : le risque n’est pas de devenir l’Union soviétique, mais de reproduire certaines mécaniques qui empêchent de se réformer à temps.

Lorsque les talents se projètent ailleurs

Les défections signalées au sein de la délégation tunisienne aux Jeux méditerranéens de Tarente 2026 doivent interpeller, même si leurs motivations doivent être établies avec précision. L’histoire soviétique avait connu un phénomène comparable : des sportifs profitant de déplacements internationaux pour quitter le bloc.

Le symbole est important : un pays ne perd pas seulement des capitaux lorsqu’il perd confiance. Il peut aussi perdre ses talents.

Quels scénarios pour la Tunisie ?

La Tunisie n’est pas en faillite. Mais les marges de manœuvre se réduisent : le FMI projette pour 2026 une dette publique proche de 85 % du PIB et un déficit de 7,4 %.

Deux scénarios extrêmes peuvent venir à l’esprit :

  • une crise à la russe, avec dévaluation brutale, inflation, restructuration de la dette et ventes d’actifs publics ;
  • un scénario libanais, fait de lente dégradation, d’épuisement des réserves et d’affaiblissement progressif du système bancaire.

Entre les deux existe une troisième voie : la réforme. Réformer les entreprises publiques. Libérer l’investissement privé. Investir dans l’énergie et l’eau. Lutter contre la corruption par les institutions. Mais ce qui n’a pas été fait en sept ans ne pourra être fait avec les mêmes personnes.

La Tunisie possède encore les compétences, les entreprises, le tourisme, les exportations et le capital humain nécessaires pour éviter ces scénarios. Mais le temps n’est pas une ressource infinie.

Une économie moderne ne se mesure pas uniquement à son PIB. Elle se mesure à sa capacité à fournir de l’eau quand il fait 45 degrés, de l’électricité quand les climatiseurs fonctionnent, des médicaments quand les malades en ont besoin, du crédit quand un entrepreneur veut investir et des emplois quand un jeune sort de l’université. La Tunisie n’a pas besoin de nouveau kolkhoze. Elle a besoin d’un État qui anticipe, d’institutions qui corrigent et d’une démocratie qui choisit avec lucidité.

Par Oilid Ben Yezza