intelligence artificielleLa révolution de l’intelligence artificielle ne menace pas seulement certains emplois. Elle pourrait rebattre la distribution des compétences, des revenus et du pouvoir au travail. Laurent Alexandre pousse cette inquiétude plus loin : ceux qui resteraient à l’écart de l’IA risqueraient de subir un déclassement susceptible d’alimenter frustration et mal-être. Les données disponibles confirment le risque de fracture, beaucoup moins l’idée d’un « malheur » mécaniquement provoqué par l’IA.

Le scénario est plus subtil que celui d’une armée de machines venant simplement prendre la place des humains.

Le 17 août, dans le podcast Biomécanique, Laurent Alexandre consacre une partie de son intervention au « risque social majeur » associé à l’intelligence artificielle. Plus loin viennent les thèmes de la peur de l’IA chez la génération Z et des compétences qu’il faudra développer. La transcription n’étant pas disponible, ses formulations précises ne peuvent être vérifiées. Mais l’hypothèse qu’il soulève mérite examen : la grande ligne de partage pourrait demain passer moins entre les emplois automatisables et les autres qu’entre ceux qui maîtrisent l’IA et ceux qui n’ont ni les compétences, ni l’accès, ni l’envie de s’en servir.

Les premiers travaux économiques donnent du poids à cette inquiétude — tout en invitant à éviter le catastrophisme.

Un travailleur sur quatre déjà dans la zone d’exposition

Selon l’Organisation internationale du Travail, un travailleur sur quatre dans le monde exerce désormais une profession présentant un certain degré d’exposition à l’IA générative. Mais l’OIT insiste sur un point essentiel : dans la majorité des cas, les métiers devraient être transformés davantage que supprimés, parce que de nombreuses tâches continuent de nécessiter une intervention humaine.

Cette distinction change le problème.

Si l’IA transforme les tâches plutôt qu’elle ne supprime immédiatement les postes, le risque principal devient celui de l’adaptation. Dans une même profession, deux salariés occupant théoriquement le même poste peuvent progressivement ne plus produire à la même vitesse ni avec les mêmes outils.

L’un sait interroger un modèle, automatiser une recherche, résumer une documentation, préparer une présentation ou analyser une base de données. L’autre continue à effectuer manuellement les mêmes opérations.

À poste égal, l’écart de productivité peut alors devenir un écart d’employabilité.

L’IA peut aussi réduire les écarts

Il existe pourtant un paradoxe que la vision d’une société coupée entre « gagnants » et « perdants » ne doit pas masquer.

Certaines expériences montrent que les travailleurs les moins expérimentés peuvent précisément être ceux qui bénéficient le plus de l’IA. Une synthèse de l’OCDE relève ainsi que, dans une étude consacrée au support client, un outil conversationnel avait accru de 34 % la productivité des agents novices ou moins qualifiés, alors que les gains étaient nettement plus faibles chez les plus expérimentés. D’autres expérimentations sur des tâches de rédaction ont également réduit les écarts de performance entre participants.

Autrement dit, l’IA peut être un facteur d’inégalité ou une machine à diffuser plus largement les capacités des meilleurs.

Tout dépend de qui y a accès et de qui apprend à l’utiliser.

Les enquêtes de l’OCDE montrent d’ailleurs que les salariés travaillant avec l’IA ne décrivent pas systématiquement une détérioration de leurs conditions. Dans les secteurs étudiés de la finance et de l’industrie manufacturière, environ quatre travailleurs sur cinq déclarent que l’IA améliore leurs performances et trois sur cinq qu’elle augmente leur plaisir au travail.

Voilà qui nuance fortement l’idée d’une technologie produisant mécaniquement plus de malheur.

Les chiffres clés

  • 1 sur 4 — part des travailleurs mondiaux occupant un métier présentant une exposition à l’IA générative, selon l’OIT.
  • 34 % — gain de productivité observé chez des agents de support novices ou peu qualifiés dans une étude citée par l’OCDE.
  • 3 sur 5 — salariés interrogés dans certains secteurs étudiés par l’OCDE déclarant davantage de plaisir au travail avec l’IA.
  • 35,4 % — taux de chômage des 15-24 ans en Tunisie au deuxième trimestre 2026.
  • 26,6 % — chômage des diplômés du supérieur en Tunisie à la même période.

Le mal-être pourrait venir de l’écart, pas de la machine

Le point le plus solide de la thèse de Laurent Alexandre se trouve peut-être ailleurs : non dans un effet psychologique direct de l’intelligence artificielle, mais dans les conséquences sociales du sentiment de déclassement.

Perdre progressivement la maîtrise des outils devenus standards, voir ses compétences perdre de leur valeur ou craindre pour son poste sont autant de facteurs susceptibles de peser sur le bien-être.

Une enquête 2025 de l’American Psychological Association indique que 54 % des travailleurs américains interrogés considèrent que l’insécurité de leur emploi exerce un impact important sur leur niveau de stress. Les personnes craignant de perdre leur poste signalent également davantage de difficultés touchant leur sommeil ou leurs relations. L’étude ne permet pas d’en rendre l’IA responsable : elle mesure plus largement les conséquences de l’insécurité professionnelle.

Il faut donc éviter un raccourci.

Les données disponibles ne démontrent pas que « ne pas utiliser ChatGPT rend malheureux ». Elles suggèrent plutôt une chaîne de risques :

retard de compétences → perte de compétitivité → fragilisation professionnelle → insécurité économique → stress et sentiment de déclassement.

Cette chaîne est plausible et partiellement documentée. Elle n’est ni automatique ni universelle.

Une fracture particulièrement dangereuse dans les pays à revenu intermédiaire

Pour l’OIT, le véritable danger est précisément celui d’une transition à deux vitesses. Les pays à revenu faible ou intermédiaire pourraient retirer moins de gains de productivité de l’IA en raison des fractures persistantes en matière d’équipement, d’infrastructures et de compétences numériques.

Le phénomène peut ensuite se reproduire à l’intérieur de chaque pays : grandes entreprises contre petites structures, métropoles contre régions éloignées, salariés qualifiés contre travailleurs moins formés, jeunes très connectés contre actifs plus âgés.

L’OIT identifie d’ailleurs les travailleurs âgés et les personnes peu qualifiées parmi les groupes présentant davantage de risques d’exclusion de la transition numérique. Elle souligne simultanément qu’une politique de formation, de protection sociale et de diffusion des outils peut fortement modifier le résultat.

La fracture IA n’est donc pas une fatalité technologique. C’est aussi un choix économique.

En Tunisie, un risque de déclassement qui se greffe sur le chômage des diplômés

Pour la Tunisie, l’enjeu est particulièrement sensible.

Au deuxième trimestre 2026, le chômage national est descendu à 14,9 %, selon l’Institut national de la statistique. Mais il atteint encore 35,4 % chez les 15-24 ans et surtout 26,6 % chez les diplômés de l’enseignement supérieur, contre 24,2 % seulement trois mois plus tôt. Chez les femmes diplômées du supérieur, il monte à 35,6 %.

Cette situation rend la transition vers l’IA différente de celle des économies proches du plein emploi.

Le danger n’est pas seulement que certains emplois soient automatisés. Il est que la valeur économique de certaines formations se dégrade plus vite que la capacité du système universitaire et de la formation professionnelle à les réinventer.

La Banque mondiale avait d’ailleurs approuvé en février 2025 un programme de 100 millions de dollars consacré notamment à l’employabilité des étudiants tunisiens, en soulignant les décalages persistants entre compétences acquises et besoins des entreprises ainsi que la nécessité d’investir dans les compétences numériques.

L’arrivée de l’IA rend cet ajustement plus urgent.

L’exclusion n’est pas seulement individuelle

Parler des individus qui « s’excluent » de la révolution de l’IA comporte néanmoins un piège.

Tous ne choisissent pas de rester à l’écart.

Un salarié peut ne pas recevoir de formation. Une PME peut ne pas disposer des moyens nécessaires pour adopter les nouveaux outils. Un jeune peut avoir accès à un smartphone sans bénéficier d’une formation permettant d’utiliser l’IA à des fins professionnelles. Une région peut être connectée à Internet tout en restant éloignée des entreprises créant les emplois numériques.

Dans ces conditions, transformer la fracture de l’IA en simple responsabilité personnelle reviendrait à négliger les institutions, l’éducation et les entreprises.

C’est probablement là que se jouera la dimension sociale de la révolution en cours.

En bref

L’idée selon laquelle l’IA augmenterait le « malheur » de ceux qui restent à l’écart n’est pas démontrée scientifiquement comme une relation directe. Mais elle pointe un risque économique réel.

L’IA peut améliorer productivité et satisfaction au travail pour ceux qui savent l’utiliser, tandis qu’une insuffisance de compétences peut alimenter déclassement et insécurité professionnelle.

En Tunisie, où le chômage touche 35,4 % des jeunes et 26,6 % des diplômés du supérieur, la diffusion des compétences en IA devient ainsi autant un enjeu social qu’une question technologique.

Une course contre le décrochage

La question n’est donc probablement pas de savoir si chacun deviendra spécialiste de l’intelligence artificielle. Elle est de savoir combien de citoyens pourront utiliser ces systèmes suffisamment bien pour que leur capital humain ne perde pas de valeur.

L’avertissement attribué à Laurent Alexandre mérite sur ce point d’être pris au sérieux, mais reformulé. La révolution de l’IA ne condamne pas nécessairement ceux qui la regardent passer au « malheur ». Elle risque plutôt de créer un nouvel étage dans la hiérarchie économique : entre ceux dont la technologie augmente les capacités et ceux dont les compétences cessent progressivement d’être valorisées.

Pour les gouvernements, les universités et les entreprises, l’enjeu des prochaines années ne sera donc pas seulement d’investir dans l’IA. Il sera d’empêcher que l’accès à l’augmentation numérique devienne un nouveau privilège social.