Depuis le changement opéré,  un certain 14 janvier 2011, c’est-à-dire depuis une décennie et demie et jusqu’à ce jour, les gouvernements et régimes politiques qui se sont succédé à la tête du pays ont lamentablement échoué à  démanteler les mécanismes de l’économie de rente. Cette dernière étant retenue, à l’unanimité, comme une des vulnérabilités majeures qui bloquent la croissance économique du pays au point que certains observateurs de l’économie tunisienne n’hésitent à lui faire assumer la triste responsabilité d’être à l’origine du sous développement du pays.

Pourtant les think-tanks de l’Etat (Institut tunisien des études stratégiques…), médias et experts indépendants ont travaillé, sérieusement, sur cette problématique héritée de la période beylicale  et ont proposé, pour y mettre fin, des solutions crédibles et surtout  ne nécessitant pas de grands moyens financiers.

Il semble que ce qui a manqué, pour y remédier serait, essentiellement, l’absence d’engagement politique clair, voire d’une ferme volonté politique des premiers décideurs du pays, en l’occurrence les présidents qui se sont relayés, jusqu’à ce jour,  à la tête de la Tunisie, avec cette nuance. Le seul président qui a essayé de s’attaquer à la caste des rentiers, et ce empressons nous de le préciser sans résultats tangibles, c’est l’actuel chef de l’Etat Kaïes Saïed.

L’exemple du cartel des banques et de grosses entreprises privées qui ont refusé, dans l’impunité la plus totale, d’appliquer des lois initiées et promulguées par la présidence est édifiant à ce sujet. Il s’agit particulièrement des lois sur la sous-traitance et l’allègement des conditions d’octroi des crédits bancaires…).

A priori, les bénéficiaires des rentes sont souvent liées à  des réseaux puissants, à de forces de résistance bien organisées, voire à une véritable mafia politico financière.

Zoom sur un cancer qui gangrène l’économie du pays depuis des siècles.

« Les mécanismes de rente n’encouragent ni l’innovation, ni la concurrence, ni la création de valeur. Ils instaurent un sentiment d’injustice, réduisent la classe moyenne et approfondissent les inégalités. » — Hela Ben Hassine Khalladi

Une économie de rente à la tunisienne , c’est quoi ?

En théorie, une économie  de rente désigne un environnement économique où certaines entreprises ou individus tirent des revenus disproportionnés non pas par leurs efforts ou leur productivité, mais plutôt grâce à leur position privilégiée dans la politique et  dans l’économie d’un pays. Qu’ils disposent d’actifs immobiliers en situation de monopole ou de ressources naturelles, les bénéficiaires de rentes profitent souvent d’un avantage concurrentiel permanent et protégé.

En Tunisie, l’économie de rente est un héritage de l’ère beylicale ( 15 juillet 1705 – 12 mai 1881), de la colonisation française (1881-1956) et du néo-colonialisme économique post indépendance (Loi de 1972- 2026).

De la même manière que le Makhzen beylical et colonial distribuait des monopoles fiscaux et commerciaux (lazmas) aux familles proches du pouvoir, l’État post-indépendance a perpétué ce modèle d’allégeance à travers les licences d’importation, les concessions exclusives et les cahiers des charges sur mesure. C’est ce que des analystes appellent le néo-makhzénisme créé par l’état.

Conséquence : l’accumulation du capital et la création des richesses n’est pas le fruit du risque industriel, mais d’une économie d’allégeance et de comptoir. La bourgeoisie néomakhzénienne tunisienne, contrairement à la bourgeoisie occidentale qui s’est bâtie sur l’innovation et l’industrie, s’est enrichie grâce à la rente, l’import-export et la spéculation immobilière.

Elle fonde, jusqu’à ce jour,  sa compétitivité sur la compression des salaires, l’allongement ou l’intensification du travail, et la dévaluation continue du dinar. Pour prospérer, cette caste a toujours eu besoin de la protection du pouvoir politique. Elle n’a jamais osé s’émanciper totalement pour créer un véritable marché libre.

Autre élément d’information sur l’économie de rente. Elle  se distingue de la corruption par le fait qu’elle s’appuie sur des bases légales. Autrement dit, elle est inscrite dans les lois du pays à la faveur de la collusion du politique et des affaires. C’est ce qu’on appelle le clientélisme qui a prévalu jusqu’à ce jour en Tunisie.

« Plus de 50% de l’économie tunisienne est touchée par des mécanismes de rente… cela prive le pays de la création de 50 000 emplois annuels. » — Étude de l’ITES

Les manifestations visibles de l’économie de rente

En Tunisie, l’économie de rente est perceptible à travers : l’octroi arbitraire de licences d’importation, des protections commerciales sectorielles, des crédits à taux bonifiés réservés à certains acteurs, des monopoles et des autorisations accordés par l’État, transferts fonciers ou des locations à prix sous-évalués, et  l’accès privilégié à l’information économique.

Et pour ne rien publier,  ces rentes reposent souvent sur une absence ou une tolérance de l’État vis-à-vis des cartels ou des abus de position dominante.

Comprendre : l’Etat est responsable de la création d’une économie de rente en Tunisie. Il est le complice numéro un de la bourgeoise rentière et son principal protecteur.

Pour l’ancien ministre et universitaire Elyès Jouini, l’économie de rente « correspond à la situation dans laquelle l’Etat, pour consolider sa capacité à juguler tout débordement, s’appuie sur un groupe ou sur une élite, dont les membres jouissent de privilèges, d’un accès facilité aux emplois, aux agréments, aux financements, en échange de leur soutien à l’Etat. On parle, alors, de coalition dominante ».

L’économie de rente empêche le pays de créer annuellement 50 mille emplois

Une étude effectuée sur le démantèlement de léconomie de rente effectuée par léconomiste Hela Ben Hassine Khalladi, pour le compte de l’ITES,  nous apprend, que « les mécanismes de rente n’encouragent ni l’innovation, ni la concurrence, ni la création de valeur. Ils instaurent un sentiment d’injustice, réduisent la classe moyenne et approfondissent les inégalités ».

Le polytechnicien tunisien, Anis Marrakchi, relève quant à lui que « l’économie de rente, qui privilégie certains groupes au détriment d’autres, consiste à mettre des verrous pour que les personnes qui la pratiquent ne risquent pas de se concurrencer ».

Par les chiffres, l’étude de l’ITES «Politique de lutte contre l’économie de rente en Tunisie, vers une croissance durable et inclusive», nous informe que « plus de 50% de l’économie tunisienne est touchée par des mécanismes de rente. Cette moitié opère dans des secteurs fermés ou régulés avec des restrictions à l’entrée. Cela engendre un manque à gagner de 5 % de la productivité et prive le pays de la création de 50 000 emplois annuels ». Sans commentaire !!!

Mention spéciale pour le rôle que joue le secteur bancaire dans le financement de l’économie de rente.

D’après l’étude, les marchés financiers et bancaires en Tunisie sont concentrés et adossés à des réseaux liés à la rente, freinant l’accès au crédit pour les acteurs productifs non privilégiés.

« Ce ne sont pas les propositions de solutions qui manquent. C’est plutôt l’absence de volonté politique au plus haut niveau qui fait défaut. »

Des pistes pour démanteler l’économie de rente

Au rayon des mécanismes à mettre en place, léconomiste Hela Ben Hassine estime que le démantèlement de léconomie de rente fait consensus et ne nécessite pas de grands moyens financiers. Les réformes à entreprendre ne nécessitent pas des ressources financières, mais des révisions législatives et réglementaires.

Globalement l’étude trois grandes réformes prioritaires. Il s’agit de :

  • promouvoir une concurrence réelle et assainie et garantir la contestabilité des marchés,
  • refondre le système fiscal pour restaurer l’équité,
  • réorienter la politique d’investissement vers la valeur ajoutée.

Dans le détail l’enjeu consiste à lever les barrières à l’entrée des marchés, à Promouvoir une concurrence réelle et assainie et à inciter le Conseil de la concurrence à jouer le rôle majeur qui lui est dévolu et à disposer, à cette fin, de  plus de moyens matériels et humains. Il s’agit également  de digitaliser le dispositif des marchés publics dans l’ultime but de lui conférer transparence et accessibilité et de Garantir la contestabilité des marchés.

Autres réformes proposées : la révision du système fiscal pour instaurer l’équité des chances, la réorientation de la politique d’investissement vers la valeur ajoutée et surtout la réforme des interrelations entre certains groupes bancaires privés et entreprises dominantes pour éviter la captation (détournement et corruption).

Comme nous pouvons le constater in fine : ce ne sont pas les propositions de solutions qui manquent. Ces dernières sont à portée de main. C’est plutôt l’absence de volonté politique au plus haut niveau qui fait défaut.

Abou SARRA

EN BREF

  • Un frein structurel séculaire : L’économie de rente, héritée du passé beylical et colonial, paralyse la croissance et le développement socio-économique de la Tunisie.
  • La complicité institutionnelle : Contrairement à la corruption, la rente s’appuie sur un arsenal légal façonné par le clientélisme et la collusion politico-financière.
  • Un lourd coût pour l’emploi : Selon l’ITES, plus de 50 % de l’économie est touchée, générant une perte de 5 % de productivité et privant le pays de 50 000 emplois par an.
  • Le verrou bancaire : Les marchés financiers et bancaires restent concentrés autour de réseaux de connivence, restreignant le crédit aux entrepreneurs non privilégiés.
  • Des réformes sans coût budgétaire : Le démantèlement repose essentiellement sur des volontés réglementaires : stimulation de la concurrence, digitalisation des marchés publics et réforme fiscale.