La Tunisie s’apprête à affronter un nouveau pic de chaleur dimanche et lundi, quelques semaines après des délestages électriques qui ont touché pratiquement toutes les régions. Au-delà de l’inconfort des ménages, la répétition des interruptions commence à poser une question économique plus lourde : quel est le coût d’un système où électricité, pompage de l’eau, commerce et industrie peuvent être fragilisés au même moment ?

Pas de nouveau choc nocturne spectaculaire. Mais les conditions qui ont déclenché les précédentes tensions sur le réseau électrique tunisien sont en train de se recomposer.

À partir de ce samedi 22 août, les températures doivent de nouveau augmenter sur une grande partie du pays. Selon le bulletin de suivi de l’Institut national de la météorologie, le phénomène devrait culminer dimanche 23 et lundi 24 août : les maximales pourraient atteindre 40 à 46°C, soit 6 à 10°C de plus que les normales saisonnières, avec apparition du sirocco.

Pour la STEG, cette prévision compte autant qu’un indicateur économique. L’expérience de juillet a montré à quelle vitesse quelques degrés supplémentaires peuvent transformer la climatisation en problème de sécurité du système électrique.

Au milieu du mois dernier, la consommation atteignait déjà environ 5 000 MW aux heures de pointe, soit quelque 30% de plus que le niveau habituel, selon le PDG de la compagnie, Fayçal Trifa. Quelques jours plus tard, un responsable du secteur évoquait même une pointe susceptible d’avoir approché 6 000 MW.

Chaque nouvelle canicule pose donc la même équation : produire ou importer assez d’électricité pour absorber le pic, ou réduire temporairement la demande par des délestages.

Le week-end remet le réseau sous surveillance

La météo ne permet pas, à elle seule, de prédire une coupure. Aucun élément disponible au moment de cette publication ne permet d’affirmer que la STEG procédera nécessairement à des délestages samedi ou dimanche.

Elle augmente en revanche le risque.

Samedi, les températures devraient déjà monter. Dimanche est plus préoccupant : les prévisions font apparaître les valeurs les plus élevées dans l’intérieur et le Sud, avec du sirocco et des températures pouvant atteindre localement 44 à 46°C. Le pic devrait se prolonger lundi avant un recul mardi.

Or les épisodes précédents montrent que les périodes critiques ne correspondent pas uniquement aux heures de bureau. Le réseau doit absorber simultanément climatisation résidentielle, froid commercial, tourisme, pompage de l’eau, activités industrielles et autres usages.

C’est précisément cet effet d’empilement qui transforme une vague de chaleur en risque économique.

Une facture qui dépasse largement celle de la STEG

L’une des rares tentatives publiques de chiffrage donne une idée de l’ordre de grandeur.

En juillet, l’économiste Hazem Krichen avait estimé qu’un kilowattheure non distribué pouvait représenter 4 à 5 dinars de valeur économique perdue. Dans son scénario, un délestage permettant d’effacer environ 250 MW pendant deux heures par jour et cinq jours représentait quelque 12,5 millions de dinars de pertes directes.

Avec quatre heures quotidiennes de coupure pendant dix jours, la facture dépasserait 50 millions de dinars.

Il faut toutefois lire ce chiffre pour ce qu’il est : une simulation, et non un bilan officiel des pertes déjà subies par l’économie tunisienne.

Le véritable coût peut être plus difficile à voir. Une machine industrielle arrêtée ne redémarre pas toujours instantanément. Un commerce qui perd sa chaîne du froid ne récupère pas nécessairement sa marchandise. Un hôtel, un restaurant, un centre d’appels ou une petite entreprise peut devoir acheter du carburant, un groupe électrogène ou des équipements de protection.

À cela s’ajoutent les pertes de productivité, les retards et les coûts logistiques.

Selon la même estimation, ces effets indirects pourraient être plusieurs fois supérieurs à la seule valeur de l’électricité non distribuée.

Les chiffres clés

  • 40 à 46°C — maximales annoncées lors du pic attendu dimanche et lundi.
  • +6 à +10°C — écart prévu par rapport aux normales saisonnières.
  • 5 000 MW — demande observée aux heures de pointe à la mi-juillet, selon la STEG.
  • +30% — hausse de consommation évoquée au plus fort de la chaleur.
  • 12,5 MDT — estimation des pertes directes dans un scénario de 250 MW délestés deux heures par jour pendant cinq jours.
  • Plus de 50 MDT — scénario théorique avec quatre heures quotidiennes de coupures pendant dix jours.
  • 18 294 interventions — nombre d’interventions techniques de la STEG rapporté entre le 18 et le 24 juillet.

Quand une panne d’électricité devient aussi une panne d’eau

L’effet multiplicateur est particulièrement sensible dans l’eau potable.

Une partie importante du système repose sur des stations de traitement, des conduites de transfert, des forages et des stations de pompage qui ont besoin d’électricité. La SONEDE décrit elle-même l’électrification et le pompage comme des composantes centrales de plusieurs de ses systèmes de production et de transfert.

Une coupure électrique ne signifie donc pas automatiquement une coupure d’eau partout. Mais elle peut dégrader un système déjà sous pression, notamment lorsque les réservoirs sont sollicités au maximum et que la consommation augmente avec la température.

C’est ce couplage qui rend l’été 2026 économiquement particulier : la chaleur augmente simultanément la demande d’électricité et d’eau, alors que la disponibilité de l’une conditionne en partie celle de l’autre.

La crise cesse dès lors d’être strictement énergétique. Elle devient une question de continuité des services essentiels.

Quelles régions sont les plus exposées ?

La lecture des avis publiés par la STEG depuis la grande séquence de chaleur de juillet montre d’abord une caractéristique : aucune grande région n’est réellement à l’abri.

Les communiqués des 22, 23 et 24 juillet ont couvert simultanément le Grand Tunis, le Nord, le Nord-Ouest, le Centre, Sfax, le Sud et le Sud-Ouest. De nouveaux avis ont été publiés les 5 et 6 août, puis le 19 août.

Il serait donc excessif de présenter un gouvernorat comme le « plus coupé » sur la seule base des communiqués, qui annoncent des zones susceptibles d’être délestées et non nécessairement la durée réellement subie par chaque territoire.

Quelques foyers de vulnérabilité ressortent néanmoins par leur récurrence dans les listes.

Le Nord et le Nord-Est, notamment Nabeul, Zaghouan et Bizerte, ont été cités à plusieurs reprises. Dans le seul avis du 19 août figuraient notamment Korba, Kélibia, Hammamet, Menzel Temime, Soliman, Nabeul, Zaghouan, Mateur, Menzel Bourguiba, Sejnane ou Utique.

Le Nord-Ouest apparaît lui aussi régulièrement, avec Nefza, Ghardimaou, Gaâfour, Oued Meliz, Bou Salem, Makthar ou Kalaât Khasba parmi les localités citées le 19 août.

Le Centre et le Sahel constituent un autre point sensible. Des listes successives ont concerné des localités de Kairouan, Kasserine, Sousse, Monastir et Mahdia, dont certaines zones à forte densité d’activités touristiques ou industrielles.

Enfin, Sfax et le Sud figurent de manière répétée dans les plans de délestage. Le 6 août, un avis de la STEG concernant le Sud mentionnait notamment Gabès, Djerba, Kébili, Tataouine, Zarzis, Ben Guerdane et Médenine.

La météo du week-end ajoute une dimension supplémentaire : les régions intérieures et le Sud-Ouest, où les températures pourraient être les plus élevées dimanche, devraient être surveillés en priorité du point de vue de la demande. Mais l’expérience récente montre qu’un pic national peut provoquer des délestages bien au-delà des seules zones les plus chaudes.

Le coût politique rejoint désormais le coût économique

Les coupures répétées ont déjà dépassé le cadre technique.

Elles se sont ajoutées aux pénuries et difficultés d’approvisionnement qui alimentent le mécontentement social. Des manifestations récentes à Tunis ont mêlé revendications politiques, critique de la dégradation des services publics, manque d’eau et détérioration des conditions de vie.

Le coût de la panne ne se mesure donc plus seulement en mégawattheures.

Il se mesure également en confiance dans les entreprises publiques, en prévisibilité pour l’investisseur et en capacité d’une entreprise à garantir une livraison ou une journée de production.

La question devient plus aiguë lorsque les épisodes se répètent.

L’Observatoire tunisien de l’économie a récemment estimé que les investissements de la STEG dans les stations de production avaient chuté de 87%, passant d’environ 1,947 milliard de dinars sur 2016-2020 à 248 millions sur 2021-2025, tandis que la demande électrique progressait.

Cette analyse nourrit l’idée que la canicule agit moins comme la cause unique des difficultés que comme le révélateur d’une marge de sécurité devenue faible.

EN BREF

La nouvelle poussée de chaleur attendue à partir du 22 août remet le réseau électrique tunisien sous surveillance, sans qu’un nouveau programme de délestage soit encore acquis.

L’expérience de juillet montre toutefois qu’une température extrême peut faire bondir la demande d’environ 30% et déclencher des coupures tournantes.

Leur coût dépasse la seule électricité non distribuée : arrêts de production, chaîne du froid, pompage de l’eau, services et commerce sont simultanément exposés. Les avis récents de la STEG montrent par ailleurs une vulnérabilité largement nationale.

À surveiller

Le véritable test commencera dimanche. La donnée déterminante ne sera pas uniquement le thermomètre, mais l’écart entre la pointe de consommation et l’électricité effectivement disponible sur le réseau.

Si cet écart reste absorbable, l’épisode restera météorologique. S’il impose une nouvelle série de délestages, l’été 2026 renforcera une conclusion plus coûteuse : en Tunisie, la continuité de l’électricité est désormais directement liée à celle de l’eau, de la production et, de plus en plus, de l’activité économique.