Avec 11,97 millions d’habitants, la Tunisie continue de croître, mais beaucoup plus lentement qu’auparavant. Le dernier recensement de l’INS montre surtout une transformation plus profonde : la base de la pyramide des âges se resserre, la part des seniors progresse rapidement et la population en âge de travailler commence à se contracter. Pour l’emploi, les retraites et la santé, le signal est clair.
La Tunisie n’a pas simplement gagné des habitants ; elle a changé de profil. Au 6 novembre 2024, le pays comptait 11 972 169 habitants, dont 50,7 % de femmes et 49,3 % d’hommes. Sur le papier, la population reste majoritairement en âge d’activité, avec 60,3 % des habitants entre 15 et 59 ans. Mais cette photographie cache un tournant plus structurant : le vieillissement démographique s’accélère, pendant que le rythme de croissance de la population ralentit à un niveau inédit depuis l’indépendance.
Une croissance démographique toujours positive, mais nettement ralentie
Sur un siècle, la population tunisienne a été multipliée par six, passant d’environ 2,09 millions en 1921 à près de 12 millions en 2024. Mais l’allure n’est plus la même. L’INS indique qu’entre 2014 et 2024, le taux d’accroissement annuel moyen n’a été que de 0,87 %, un plus bas historique pour la période postindépendance. En clair, la Tunisie continue de croître, mais beaucoup moins vite qu’au cours des décennies précédentes.
Ce ralentissement s’explique par plusieurs facteurs identifiés par l’INS : le recul des naissances, une fécondité descendue à 1,7 enfant par femme selon les statistiques d’état civil de 2022, et l’effet ponctuel des surmortalités liées à la pandémie dans les années récentes. La variable démographique n’est donc plus un simple moteur d’expansion ; elle devient une contrainte de planification. Un pays qui vieillit et dont la croissance naturelle se tasse doit arbitrer autrement ses dépenses, ses infrastructures et sa politique sociale.
Une pyramide des âges qui se renverse peu à peu
Le marqueur le plus parlant du recensement 2024 se lit dans la structure par âge. Les 0-4 ans ne représentent plus que 5,9 % de la population, contre 18,6 % en 1966. Les 5-14 ans pèsent 17 %, contre 28 % à la même époque. À l’inverse, les 60 ans et plus ont atteint 16,9 % de la population en 2024, alors qu’ils représentaient 5,5 % au moment de l’indépendance, selon le flash démographique de l’INS.
La pyramide des âges tunisienne “s’affine à la base et s’élargit au sommet”, résume l’INS. Ce n’est pas qu’une image statistique. Cela signifie que le pays entre dans une phase de transition démographique avancée : moins d’enfants, davantage de seniors, et une fenêtre de population active qui demeure large mais commence à se rétrécir. L’INS souligne d’ailleurs que la part des 15-59 ans, bien qu’encore majoritaire à 60,3 %, a commencé à perdre du terrain, avec une baisse de près de cinq points par rapport à 2014.
Le marché du travail face à un double paradoxe
À court terme, la Tunisie ne manque pas d’actifs potentiels : six habitants sur dix sont encore dans la tranche d’âge qui alimente le marché du travail. Mais le recensement pose une question plus délicate : que se passera-t-il lorsque cette base commencera à se contracter plus franchement, alors même que l’économie peine déjà à absorber sa main-d’œuvre et que l’émigration des jeunes actifs pèse sur certains segments qualifiés ? Le problème tunisien n’est pas seulement quantitatif ; il devient qualitatif et structurel.
Le fait que les femmes soient désormais légèrement majoritaires — 50,7 % de la population — est un autre signal à lire au-delà de la statistique brute. L’INS relie cette évolution à l’écart d’espérance de vie entre hommes et femmes, mais aussi à la migration internationale, souvent plus masculine. Cette réalité peut avoir des implications en matière de politiques d’emploi, de couverture sociale et de services de santé, notamment si elle se combine à une baisse de la fécondité et à un recul de l’offre de travail masculine dans certaines classes d’âge.
Retraites, santé, dépendance : la pression monte
C’est sans doute ici que les chiffres du recensement deviennent les plus politiques. Le taux de dépendance démographique des personnes âgées atteint désormais 28 % : cela signifie qu’on compte environ 28 personnes âgées pour 100 personnes en âge de travailler (15-59 ans). L’indice de vieillissement, lui, grimpe à 73,9 %, soit près de 74 seniors pour 100 enfants de moins de 15 ans. Dix ans plus tôt, en 2014, ces indicateurs étaient respectivement d’environ 18 % et 49 %. La progression est rapide.
Pour les finances sociales, le message est limpide. Une population plus âgée implique mécaniquement davantage de dépenses de retraite, de soins de longue durée, de prise en charge des maladies chroniques et, à terme, d’adaptation des politiques de logement, de transport et de proximité. Le recensement ne dit pas à lui seul comment réformer les systèmes sociaux, mais il confirme que l’équation démographique devient plus tendue. Le vieillissement n’est plus une perspective lointaine ; c’est une donnée de gestion publique.
Une immigration trop faible pour compenser la transition
La part de la population étrangère reste faible : 0,55 %, soit 66 349 personnes. L’effectif a progressé par rapport à 2014 (53 490), mais l’ordre de grandeur reste modeste. Contrairement à d’autres économies qui compensent partiellement leur vieillissement par l’immigration, la Tunisie ne dispose pas, à ce stade, d’un levier démographique de cette ampleur. Autrement dit, le rééquilibrage devra venir surtout de l’intérieur : hausse du taux d’activité, meilleure inclusion des femmes, productivité plus forte, maintien des compétences et adaptation des politiques publiques.
Ce que le recensement change pour les décideurs
Le recensement 2024 ne se réduit pas à une mise à jour statistique. Il fournit une nouvelle grille de lecture pour l’économie tunisienne. Pour l’État, cela signifie revoir l’allocation des ressources entre école, emploi, retraite et santé. Pour les entreprises, cela invite à anticiper une clientèle plus âgée, des besoins nouveaux en services de soin, d’assurance, d’assistance ou d’équipements liés au vieillissement. Pour les investisseurs, enfin, le signal n’est pas seulement démographique : il concerne la structure future de la demande.
La vraie question, désormais, n’est plus de savoir si la Tunisie vieillit. Le recensement a tranché. Elle vieillit déjà, et plus vite qu’il y a dix ans. Le sujet n’est donc plus descriptif, mais stratégique : comment transformer cette transition en politique de l’emploi, en réforme sociale et en opportunité économique plutôt qu’en contrainte subie ?
Les chiffres clés
- Population totale : 11 972 169 habitants
- Femmes : 50,7 % | Hommes : 49,3 %
- Population étrangère : 0,55 % (66 349 personnes)
- 0-4 ans : 5,9 %
- 5-14 ans : 17,0 %
- 15-59 ans : 60,3 %
- 60 ans et plus : 16,9 %
- Âge moyen : 35,5 ans | Âge médian : 35 ans
- Indice de vieillissement : 73,9 %
- Taux de dépendance des personnes âgées : 28 %
- Croissance annuelle moyenne 2014-2024 : 0,87 %



