
Des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes libyennes après de longues coupures de courant aggravées par la canicule. Derrière la crise électrique se profilent une hausse du coût de la vie, une défiance croissante envers les institutions et de nouveaux risques pour le secteur pétrolier.
Les coupures d’électricité ont transformé la chaleur estivale en crise politique en Libye. À Tripoli, Misrata, Zaouïa et dans d’autres villes de l’ouest du pays, des protestataires ont bloqué des routes et dénoncé des délestages pouvant dépasser dix heures par jour, selon plusieurs sources concordantes.
La contestation ne porte plus seulement sur la fourniture d’énergie. Elle vise aussi la dégradation des services publics, la hausse des prix et l’incapacité des autorités à améliorer durablement les conditions de vie. Certains manifestants ont réclamé le départ du gouvernement d’unité nationale dirigé par Abdelhamid Dbeibah.
La canicule a fortement augmenté la demande en électricité, notamment pour la climatisation. Elle n’explique toutefois qu’une partie de la crise. Le réseau libyen souffre depuis des années d’un entretien insuffisant, de capacités de production irrégulières et des conséquences de la fragmentation politique du pays.
Cette situation nourrit un paradoxe difficilement acceptable pour la population : la Libye dispose des plus importantes réserves pétrolières d’Afrique, mais peine à assurer un approvisionnement stable en électricité.
Le coût de la vie sous pression
La colère intervient dans un contexte économique déjà fragile. La dépréciation du dinar renchérit les produits importés, dont dépendent largement les ménages libyens. Nourriture, médicaments et équipements deviennent plus coûteux, tandis que les revenus ne progressent pas au même rythme.
Les données disponibles montrent ainsi un décalage entre la reprise de l’activité pétrolière et la réalité quotidienne. Une hausse de la production d’hydrocarbures peut soutenir le produit intérieur brut et les recettes publiques sans se traduire immédiatement par de meilleurs services ou un pouvoir d’achat plus élevé.
Les infrastructures énergétiques sous tension
La protestation a pris une dimension économique plus préoccupante lorsque des manifestants ont pénétré dans le complexe pétrolier et gazier de Mellitah, à l’ouest de Tripoli. L’incident a temporairement perturbé l’approvisionnement en gaz de plusieurs centrales ainsi que la production de certains champs pétroliers.
Les opérations ont ensuite repris, mais l’épisode a rappelé la vulnérabilité des infrastructures stratégiques libyennes. Toute interruption durable réduit les recettes en devises, fragilise les finances publiques et accroît la pression sur la monnaie.
Le rétablissement du courant pourrait calmer temporairement la rue. Il ne résoudra pas la crise de confiance. Sans investissements dans le réseau électrique, meilleure gestion des recettes pétrolières et perspective politique crédible, chaque nouvel épisode de chaleur risque de relancer le même cycle de coupures, de protestations et de pertes économiques.
Électricité en Libye — Une puissance théorique limitée par les centrales indisponibles
La Libye dispose d’un parc électrique essentiellement alimenté au gaz naturel et aux produits pétroliers. En mars 2023, la Compagnie générale d’électricité de Libye, GECOL, avait annoncé un niveau record de production de 8 200 mégawatts. Mais la puissance réellement mobilisable fluctue fortement selon la disponibilité des centrales, leur maintenance et l’approvisionnement en combustible. Fin 2025, la capacité opérationnelle était estimée à environ 6 500 MW, face à une demande de pointe proche de 8 000 MW. Cet écart explique pourquoi une capacité installée importante ne protège pas le pays contre les délestages.
Tunisie-Libye : une interconnexion utile, mais limitée
Les réseaux tunisien et libyen sont reliés depuis 2005 par la ligne Médenine–Abou Kammash, exploitée à 225 kilovolts. Le ministère tunisien de l’Énergie lui attribue une capacité physique de 267 mégavoltampères. L’ouvrage permet des échanges dans les deux directions, notamment pour répondre aux pointes de consommation ou soutenir un réseau en difficulté. Il ne constitue toutefois pas une réserve garantie : les transferts dépendent des capacités disponibles dans chaque pays et du maintien de la synchronisation entre les réseaux.
À la mi-juin 2026, l’interconnexion aurait d’ailleurs été suspendue après l’apparition d’un déficit de production d’environ 1 200 MW en Libye, afin de préserver la stabilité des deux systèmes.


