
Ali Kanzari, expert international en énergies renouvelables, détaille les priorités : renforcer le solaire, moderniser le réseau, électrifier les flottes professionnelles et structurer un maillage de recharge crédible.
Entretien :
Selon vous, dans quelle mesure l’intégration des énergies renouvelables dans le réseau électrique est-elle indispensable pour garantir la durabilité des véhicules électriques ?
L’intégration des énergies renouvelables est indispensable. Une voiture électrique n’est durable que si l’électricité qui l’alimente devient bas carbone. Sinon, on déplace simplement les émissions du véhicule vers la centrale électrique.
Pour la Tunisie, cela signifie renforcer massivement le solaire, complété par l’éolien, et moderniser le réseau de transport d’électricité. Les véhicules électriques peuvent même devenir un atout en rechargeant durant les heures creuses, notamment entre minuit et 5h, lorsque la demande est faible et la production solaire abondante. Avec des compteurs intelligents, la recharge peut être programmée automatiquement à ces moments.
Comment évaluez-vous le rôle des voitures hybrides comme étape intermédiaire vers une mobilité totalement électrique ?
Les hybrides rechargeables peuvent jouer un rôle transitoire, surtout dans un pays où le réseau de recharge est encore limité. Elles réduisent la consommation de carburant et aident les usagers à dépasser le blocage psychologique lié au manque de bornes.
Mais elles ne doivent pas devenir une solution permanente. Elles maintiennent la dépendance aux carburants fossiles et ajoutent une complexité technique. En Tunisie, elles peuvent être utiles au début pour certaines catégories d’usagers, mais la priorité doit rester l’électrification directe des usages les plus simples : flottes captives, taxis, deux-roues, tricycles, bus.
Quelles stratégies de décarbonation des transports vous semblent les plus efficaces pour accompagner l’essor des véhicules propres ?
La stratégie la plus efficace combine plusieurs leviers :
- électrifier les transports quand c’est possible ;
- développer fortement les transports publics ;
- améliorer l’urbanisme pour réduire les déplacements contraints ;
- renouveler les véhicules professionnels ; –
- verdir progressivement la production électrique.
En Tunisie, il est judicieux d’électrifier d’abord les segments à forte intensité d’usage, car ils offrent des gains rapides et réduisent la pollution urbaine.
Quels sont, selon vous, les principaux obstacles liés au déploiement massif des bornes de recharge dans les zones urbaines et rurales ?
En zone urbaine, les obstacles sont le manque d’espace, la saturation du stationnement, les coûts de raccordement et la coordination entre municipalités, STEG et opérateurs privés. Le cahier des charges attendu doit permettre à des opérateurs privés de gérer des parcs de recharge dans les stations-service ou sur les grands axes.
En zone rurale, le problème est la faible densité de demande, qui rend la rentabilité difficile, ainsi que le manque de maintenance. Pour les zones interurbaines, les aires de repos sur autoroutes sont prioritaires. Dans les zones rurales profondes, des recharges de faible puissance suffisent pour une recharge nocturne.
Comment le réseau électrique doit-il évoluer pour supporter une forte demande liée aux voitures électriques, sans risque de surcharge ?
Le réseau doit devenir plus flexible, digitalisé et intelligent. Cela implique :
- un smart grid capable de piloter la demande ;
- des recharges intelligentes décalant automatiquement la consommation hors pointe ;
- le renforcement des postes d’injection de la STEG ;
- le renforcement des lignes moyenne tension dans les zones de forte demande ;
- l’installation rapide des 4 millions de compteurs intelligents prévus ;
- une tarification dynamique pour lisser la courbe de charge.
Le vehicle-to-grid (V2G) * est aussi une solution d’avenir : un parc d’un million de batteries connectées pourrait contribuer à absorber les pointes estivales et stabiliser le réseau.
Quelles mesures incitatives devraient être mises en place pour accélérer la transition vers une mobilité électrique ?
Les mesures les plus utiles sont :
- la réduction des droits et taxes à l’importation des véhicules électriques ;
- la pérennisation de l’exonération totale prévue par la loi de finances 2023 ;
- l’extension aux hybrides rechargeables (LF 2025) ;
- des aides ciblées pour les flottes publiques (10 000 dinars) ;
- l’obligation d’équiper les immeubles neufs en bornes ;
- la simplification administrative pour les installations ;
- l’intégration des bornes dans les parkings publics, centres commerciaux et zones industrielles.
Quelles innovations technologiques en matière de batteries ou de recharge rapide vous paraissent les plus prometteuses pour lever les freins actuels ?
Les batteries lithium-ion sont désormais matures, durables et accessibles, avec une durée de vie minimale de 10 ans. Les innovations les plus prometteuses sont :
- les batteries solides, plus sûres et plus denses ;
- les super capacités améliorées grâce à de nouveaux électrolytes comme le caraphène **;
- des durées de vie pouvant dépasser 2 000 cycles, soit près de 20 ans ;
- les superchargeurs de 700 kW capables de recharger en 5 à 6 minutes (« une seconde = 1 km »).
Ces technologies nécessitent des stations adaptées, idéalement alimentées par de grandes centrales solaires pour éviter de surcharger le réseau.
Quelle est, selon vous, la vision à long terme idéale pour une ville ou un pays qui souhaite devenir un modèle en matière de mobilité durable ?
La ville durable n’est pas une ville remplie de voitures électriques, mais une ville qui dépend moins de la voiture individuelle. Le modèle idéal combine :
- un transport de masse attractif ;
- des rues piétonnes ;
- des infrastructures cyclables ;
- une production locale d’électricité (rooftops solaires, parkings solaires) ;
- un réseau intelligent ;
- une mobilité sobre, accessible et résiliente.
Pour la Tunisie, il faut commencer par électrifier progressivement les flottes publiques et professionnelles, développer un maillage initial de recharge dans Tunis, Sfax, Hammamet, Monastir, Djerba, lancer des projets pilotes visibles (bus, taxis, utilitaires), coupler mobilité électrique et solaire, et renforcer les compétences locales en installation, maintenance et exploitation. Le succès dépendra moins d’un basculement brutal que d’une montée en puissance progressive, crédible et adaptée au contexte économique tunisien.
Entretien conduit par Amel Belhadj Ali
*Le Vehicle-to-Grid (ou V2G, littéralement « du véhicule au réseau ») est une technologie bidirectionnelle permettant aux voitures électriques de se charger depuis le réseau électrique, mais aussi de lui restituer de l’énergie en cas de forte demande. Votre véhicule devient ainsi une batterie intelligente capable de stocker et de redistribuer l’électricité.
** Le caraphène désigne un carbure d’hydrogène solide de formule chimique \ (C_ {20}H_ {16} \). Il est historiquement connu en chimie organique pour pouvoir être directement oxydé afin de donner du camphre.


