
Deux décennies de blocages pour un chantier stratégique
Le constat dressé par l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE) est sans appel : deux décennies après l’impulsion initiale du programme national de modernisation des circuits de distribution, la réforme des marchés de gros en Tunisie demeure largement inachevée. Lancé au début des années 2000 dans le cadre du plan de développement national, ce chantier ambitieux visait à restructurer en profondeur l’appareil commercial agricole.
Les objectifs stratégiques étaient alors clairement définis : moderniser les infrastructures physiques, instaurer une transparence rigoureuse dans les transactions financières, éradiquer le commerce parallèle et garantir la sécurité sanitaire des produits de large consommation. Vingt ans plus tard, les dysfonctionnements structurels persistent, privant l’État d’un levier majeur de stabilisation des prix.
Le paradoxe des financements gelés et de l’inertie administrative
L’échec de cette transition ne découle pas uniquement d’un manque de ressources financières, mais plutôt d’une faillite dans l’exécution et la gouvernance des projets. Le rapport de l’IACE rappelle qu’en 2008, une enveloppe substantielle de 52 millions de dinars avait été mobilisée, avec l’appui de l’Agence française de développement (AFD), pour amorcer la première phase opérationnelle du programme. Malgré cette manne, les grands projets structurants sont restés lettre morte.
La léthargie administrative est flagrante : en novembre 2025, des plans de modernisation élaborés dès 2016 attendaient encore une validation au niveau gouvernemental. Citant les conclusions de la Cour des comptes, l’étude souligne qu’une part très limitée des budgets programmés a effectivement été consommée, témoignant d’un déficit chronique d’efficacité managériale.
Une fracture infrastructurelle qui paralyse les flux nationaux
Sur le terrain, la Tunisie s’appuie sur un réseau théorique de 82 marchés de gros, segmenté en huit marchés d’intérêt national et 74 marchés régionaux. Cependant, la réalité opérationnelle révèle des disparités territoriales et techniques criantes.
La gouvernance défaillante s’accompagne d’infrastructures vieillissantes, de systèmes informatiques lacunaires, d’une absence critique de chambres froides sur de nombreux sites, et d’insuffisances notoires dans les outils de pesage et de contrôle.
Même le marché de Bir El Kassaa, véritable poumon et principal hub national de commercialisation des fruits et légumes, souffre de ces carences et nécessite une réhabilitation structurelle profonde pour restaurer sa compétitivité logistique.
Vers un nouveau modèle de gouvernance pour briser les circuits parallèles
Au-delà de la simple vétusté des installations, la crise est profondément institutionnelle. Les marchés de gros ne remplissent plus leur rôle fondamental de régulateur entre l’offre et la demande. En conséquence, une part croissante des transactions agricoles contourne les circuits officiels, ce qui détruit la transparence des prix et anéantit la traçabilité sanitaire des produits.
Pour l’IACE, la sortie de crise exige une réforme globale articulée autour de la digitalisation des transactions, de la réorganisation de la cartographie commerciale, du renforcement des contrôles et de la refonte des chaînes logistiques.
L’urgence est également juridique : il s’agit d’instaurer un nouveau cadre réglementaire strict pour encadrer les relations entre producteurs, grossistes, intermédiaires et distributeurs, afin de stabiliser les cours et sécuriser les revenus de nos agriculteurs.
En bref
- Bilan critique : Vingt ans après son lancement, la réforme nationale des marchés de gros en Tunisie reste inachevée.
- Budgets non consommés : Sur 52 millions de dinars mobilisés en 2008 avec l’AFD, seule une fraction limitée a été injectée selon la Cour des comptes.
- Inertie politique : En novembre 2025, des projets clés de modernisation conçus en 2016 stagnaient toujours au niveau gouvernemental.
- Réseau obsolète : Le pays compte 82 marchés de gros (8 d’intérêt national, 74 régionaux) pénalisés par un manque de chambres froides et d’outils numériques.
- Urgence pour Bir El Kassaa : Le principal hub de commercialisation national requiert une réhabilitation logistique lourde pour jouer son rôle de régulateur des prix.


