
Le lancement officiel de la Chambre de Commerce et d’Industrie Tuniso Turque, le 2 mai 2026, a réuni un large éventail d’acteurs institutionnels, diplomatiques et économiques. L’événement marque une rupture symbolique importante, puisque la présidence de cette structure est confiée pour la première fois à un non Tunisien, l’industriel turc Selçuk Yilmaz, installé depuis de longues années dans le pays. Cette décision traduit une volonté assumée de renforcer la coopération économique sur des bases plus opérationnelles et plus intégrées.
Elle est aussi le produit d’une diplomatie économique conduite par Ahmet Misbah Demircan, ambassadeur turc en poste depuis mai 2024.
Dans son discours, Selçuk Yilmaz a rappelé son parcours industriel en Tunisie et a insisté sur la nécessité de dépasser la vision traditionnelle d’un pays perçu comme simple destination d’investissement. « La Tunisie peut devenir un véritable pôle de production et de commerce, capable de rayonner vers l’Europe, l’Afrique et le monde arabe », a t il affirmé.
Selon lui, les chaînes d’approvisionnement mondiales se redessinent, les zones de production se déplacent et les pays capables de produire à proximité des marchés, d’agir rapidement et de bâtir des partenariats fondés sur la confiance seront les véritables gagnants.
Une asymétrie commerciale persistante qui appelle une réponse stratégique
Le lancement de cette Chambre intervient dans un contexte où le déficit commercial entre la Tunisie et la Turquie demeure structurel. Il dépasse régulièrement les trois milliards de dinars par an et s’est encore aggravé en 2025, année durant laquelle les importations tunisiennes en provenance de Turquie ont progressé de 15,4% par rapport à 2024.
Sur certaines périodes de l’année, la Tunisie a exporté pour 805,7 millions de dinars vers la Turquie, tandis que ses importations ont atteint 4.237,8 millions de dinars. Les textiles, l’acier et les véhicules constituent les principaux postes de déséquilibre.
L’accord de libre échange, souvent critiqué, a été révisé pour protéger la production locale, mais son impact reste limité. La dépréciation de la livre turque, qui a perdu 25,2% de sa valeur entre fin 2024 et 2025, a renforcé la compétitivité des produits turcs et neutralisé en partie les mesures correctives adoptées par la Tunisie.
L’ambassadeur de Turquie a rappelé que les exportations de son pays ont atteint un niveau record de 273,4 milliards de dollars en 2025, confirmant la transformation de la Turquie en une économie fortement exportatrice.
Les échanges avec l’Algérie ont atteint six milliards de dollars et l’objectif fixé avec l’Afrique est de cinquante milliards de dollars d’ici 2028. Les réserves internationales de la Banque centrale turque, qui ont atteint 156 milliards de dollars en juin 2025, renforcent par ailleurs la stabilité financière du pays.
La Chambre Mixte comme instrument de co production et d’investissement
Pour Jelel Tebib, directeur général de la FIPA, la Chambre constitue un instrument stratégique pour attirer davantage d’investissements en Tunisie et donner une nouvelle impulsion aux relations bilatérales. Il estime que cette structure peut contribuer à repositionner la Tunisie dans les chaînes de valeur régionales en favorisant l’installation d’unités de co production et l’intégration d’entreprises tunisiennes dans les réseaux industriels turcs.
Anis Jaziri, président du Tunisia Africa Business Council, a souligné la nécessité pour la Tunisie de diversifier ses partenariats et de s’appuyer sur la Turquie comme partenaire naturel. Selon lui, la Chambre peut jouer un rôle déterminant dans le développement de projets conjoints dans l’industrie, l’énergie et les services, ainsi que dans l’ouverture vers les marchés africains. Il considère que la complémentarité entre les deux pays peut devenir un levier de compétitivité régionale si elle est structurée autour de projets concrets.
Une coopération inclusive portée par les femmes entrepreneures
La dimension inclusive de cette coopération a été mise en avant par Rachida Jabnoun, présidente du Conseil International des Femmes Entrepreneurs et vice présidente du Groupement du Patronat Francophone. Elle a rappelé la proximité historique entre les deux pays et les partenariats anciens entre réseaux féminins d’affaires.
Elle a appelé à faire de cette Chambre un levier de développement économique intégrant pleinement les femmes entrepreneures, notamment dans les secteurs créatifs, les services et l’agroalimentaire. Selon elle, « la réussite économique ne peut être durable que si elle inclut toutes les forces productives, et les femmes entrepreneures en font pleinement partie ».
Des atouts stratégiques à transformer en synergies économiques
La Tunisie dispose d’atouts structurels liés à sa proximité avec l’Europe, à la qualification de sa main d’œuvre et à sa position géo économique tournée vers l’Afrique. La Turquie apporte un appareil industriel puissant, une capacité exportatrice confirmée et une expérience éprouvée dans la structuration de chaînes de valeur régionales.
Les synergies possibles concernent la co production industrielle, les projets conjoints dans l’énergie et le textile, ainsi que la coopération sur les marchés africains. L’enjeu est désormais de transformer ces complémentarités en projets concrets capables de rééquilibrer la relation économique.
Une Chambre appelée à jouer un rôle structurant
La Chambre Mixte Tuniso Turque se positionne comme un acteur structurant de la relation économique bilatérale. Elle a vocation à faciliter l’accès des produits tunisiens au marché turc, à encourager les investissements croisés, à promouvoir les exportations à forte valeur ajoutée et à offrir un cadre de dialogue pour ajuster l’accord de libre échange et protéger les industries locales.
Elle peut devenir un outil de politique économique à part entière, à condition que les opérateurs tunisiens adoptent une stratégie commerciale plus offensive, que l’État tunisien accompagne cette dynamique par une diplomatie économique cohérente et conquérante.
Le lancement de la Chambre Mixte Tuniso Turque constitue une avancée historique, mais il représente aussi un test de crédibilité pour les deux pays. La Tunisie ne pourra tirer pleinement parti de cette initiative que si elle parvient à transformer sa position stratégique en levier d’exportation, de co production et de montée en gamme industrielle.
La Turquie, de son côté, devra accompagner cette dynamique en soutenant des investissements productifs et en ouvrant davantage son marché aux produits tunisiens. La réussite de cette Chambre dépendra de la capacité des deux économies à dépasser la logique commerciale actuelle pour bâtir un partenariat productif, équilibré et durable.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Création de la CCITT : Lancement officiel le 2 mai 2026 pour équilibrer les échanges.
- Présidence stratégique : Selçuk Yilmaz, industriel turc en Tunisie, prend la tête de la Chambre.
- Déficit structurel : Plus de 3 milliards de dinars de déficit en 2025, aggravé par la chute de la livre turque (-25,2%).
- Pivot industriel : Passage d’un modèle d’importation vers une stratégie de co-production et d’exportation vers l’Afrique.
- Objectif 2028 : La Turquie vise 50 milliards de dollars d’échanges avec l’Afrique, avec la Tunisie comme pivot potentiel.


