PhosphateLe phosphate reste l’un des actifs miniers les plus stratégiques de la Tunisie. À l’échelle mondiale, il conserve une importance critique, car il n’existe pas de substitut au phosphore pour l’agriculture, alors même que la demande mondiale en engrais phosphatés continue de progresser. En 2025, l’USGS estime la production mondiale de roche phosphatée à 250 millions de tonnes, contre 239 millions en 2024, avec une consommation d’engrais phosphatés appelée à continuer d’augmenter d’ici 2029.

Pourquoi le phosphate est stratégique pour la Tunisie

Le phosphate n’est pas seulement une matière première minière. En Tunisie, il est au cœur d’une chaîne de valeur industrielle complète : extraction dans le bassin minier de Gafsa, transport ferroviaire, transformation chimique par le Groupe Chimique Tunisien (GCT), puis exportation sous forme de phosphate brut, d’acide phosphorique et d’engrais. Le GCT rappelle d’ailleurs que l’extraction est assurée par la CPG et que la production nominale de cette dernière est historiquement calibrée autour de 8 millions de tonnes par an.

Cette filière a longtemps constitué un pilier de l’économie nationale. Le ministère tunisien de l’Industrie et des Mines indique que la production de phosphate a atteint 8,131 millions de tonnes en 2010, avant de chuter fortement après 2011.

Les ressources tunisiennes : un poids réel, mais très loin du Maroc

D’après l’USGS, la Tunisie a produit 3,3 millions de tonnes de phosphate en 2025, contre 3,28 millions en 2024, et dispose de 2,5 milliards de tonnes de réserves. Cela la place encore parmi les producteurs significatifs à l’échelle internationale, même si elle reste très loin derrière le Maroc, qui concentre à lui seul 50 milliards de tonnes de réserves.

Autrement dit, la Tunisie n’est plus un géant dominant du marché mondial, mais elle conserve une place sérieuse grâce à ses réserves, à la qualité de son minerai et à son appareil industriel hérité d’une longue histoire minière. Le site officiel de la CPG rappelle d’ailleurs que l’entreprise a longtemps figuré parmi les grands producteurs mondiaux.

Une filière en trois blocs : mine, logistique, chimie

Le système phosphate tunisien repose sur trois maillons.

Le premier est la CPG, concentrée sur l’extraction dans le bassin de Gafsa. Le second est le transport, historiquement ferroviaire, indispensable pour acheminer le minerai vers les sites industriels et les ports. Le troisième est le GCT, qui transforme le minerai en produits à plus forte valeur ajoutée, notamment en acide phosphorique et en engrais phosphatés.

Le GCT exploite plusieurs unités industrielles. Sur son site, il détaille des capacités installées pour différentes usines, par exemple à Gabès, Skhira ou M’dhilla, avec production d’acide phosphorique, de DAP, de TSP et d’autres dérivés. Les documents techniques publiés par le groupe montrent que la Tunisie ne se limite pas à vendre du minerai brut : elle possède une vraie infrastructure de transformation.

Le décrochage depuis 2011 : le vrai tournant

Le point de rupture est net. Selon les données officielles du ministère, la production est passée de 8,131 millions de tonnes en 2010 à 2,281 millions en 2011, puis est restée durablement inférieure à son niveau d’avant-crise, oscillant le plus souvent entre 2,8 et 3,9 millions de tonnes sur la période récente. En 2023, elle s’élevait à 2,911 millions de tonnes. Le ministère indiquait ensuite 3,04 millions de tonnes en 2024, ce qui traduit une amélioration, mais encore modeste.

Reuters rappelait en mars 2025 que la Tunisie produisait alors “moins de 3 millions de tonnes par an”, contre environ 8,2 millions en 2010, soulignant ainsi la persistance d’un écart considérable entre le potentiel historique et la réalité actuelle.

Où se situe aujourd’hui la performance du secteur

Deux signaux récents ressortent.

Le premier est plutôt positif : l’INS a indiqué qu’en 2025, les exportations tunisiennes du secteur mines, phosphates et dérivés ont progressé de 15 %. Cela suggère un redressement partiel de la filière et un meilleur apport en devises sur l’ensemble de l’année 2025.

Le second signal appelle à la prudence : sur les deux premiers mois de 2026, l’INS a signalé une baisse de 24,6 % des exportations du secteur mines, phosphates et dérivés. Cela rappelle que le redressement n’est ni linéaire ni sécurisé, et qu’il reste très sensible aux aléas de production, de logistique et de marché.

Les handicaps structurels

Le principal problème n’est pas géologique. Il est organisationnel, social, logistique et environnemental.

D’abord, le secteur est pénalisé depuis des années par les blocages sociaux, les arrêts de production et les perturbations de transport. Reuters notait en mars 2025 que les protestations localisées et les grèves ont amputé durablement la production depuis 2011.

Ensuite, la logistique constitue un goulot d’étranglement majeur. Les projets de relance mis en avant par l’État portent explicitement sur la production et le transport pour la période 2025-2030, ce qui montre bien que le problème ne se limite pas aux mines elles-mêmes.

Enfin, le coût environnemental est devenu central, surtout à Gabès. Les audits environnementaux du GCT et la couverture de Reuters en 2025 montrent que les activités chimiques sont au cœur d’une contestation sociale forte liée à la pollution atmosphérique, marine et sanitaire. Cette dimension n’est plus périphérique : elle conditionne désormais la légitimité même de la filière.

Le défi environnemental : le grand test de crédibilité

Le phosphate tunisien souffre aujourd’hui d’un paradoxe : il est à la fois une source de devises et un foyer de conflictualité écologique. Les mobilisations à Gabès en 2025 ont illustré ce basculement. Reuters a documenté des manifestations massives contre la pollution du complexe chimique, au moment même où l’État affichait sa volonté de relancer fortement la production.

Cela signifie qu’une stratégie purement quantitative ne suffit plus. Relancer le phosphate sans résoudre les passifs écologiques et sanitaires exposerait la Tunisie à un double risque : un risque social interne et un risque de réputation externe, surtout sur des marchés où les exigences ESG deviennent de plus en plus structurantes.

L’objectif 2030 : ambitieux, mais très exigeant

Le gouvernement tunisien a annoncé en mars 2025 un objectif de 14 millions de tonnes en 2030. Reuters le qualifie de relèvement “d’environ cinq fois” par rapport au niveau courant.

Cet objectif a une portée politique forte, mais il apparaît, en l’état, très ambitieux. Passer d’environ 3 millions de tonnes à 14 millions suppose non seulement de restaurer la paix sociale, mais aussi de moderniser les équipements, fiabiliser le rail, réduire les pertes logistiques, améliorer la gouvernance des entreprises publiques et sécuriser l’acceptabilité environnementale. C’est donc moins un simple objectif minier qu’un projet de refondation industrielle. Cette lecture est cohérente avec la décision gouvernementale de cibler à la fois la production et le transport sur 2025-2030.

Diagnostic synthétique : forces, faiblesses, opportunités, menaces

  • Forces : réserves importantes, tradition minière ancienne, intégration partielle de la chaîne de valeur, présence d’unités chimiques capables de produire des dérivés à plus forte valeur.
  • Faiblesses : sous-production chronique depuis 2011, dépendance à une logistique fragile, gouvernance publique lourde, conflictualité sociale récurrente, retard d’investissement.
  • Opportunités : demande mondiale soutenue en engrais, caractère stratégique du phosphore, possibilité de remonter en gamme via les dérivés, potentiel de décarbonation partielle de la chimie phosphatière à moyen terme. L’USGS souligne d’ailleurs que la demande mondiale d’engrais phosphatés devrait encore croître d’ici 2029.
  • Menaces : concurrence marocaine et moyen-orientale, pression environnementale croissante, volatilité des exportations, tension sociale persistante dans les régions de production et de transformation.

Ce que devrait être, selon moi, une stratégie crédible pour la Tunisie

La Tunisie devrait éviter de raisonner uniquement en tonnes extraites. La priorité devrait être une stratégie en cinq axes :

  1. Stabiliser socialement le bassin minier par un pacte local durable, plutôt qu’une gestion au coup par coup.
  2. Réhabiliter la logistique ferroviaire et portuaire, car une mine sans transport fiable détruit sa propre compétitivité.
  3. Favoriser la transformation locale au lieu de privilégier le brut, afin d’augmenter la valeur captée.
  4. Traiter sérieusement le passif environnemental de Gabès, non comme une contrainte secondaire mais comme une condition de survie du secteur.
  5. Améliorer la gouvernance industrielle, avec des objectifs de productivité, de maintenance et de transparence mesurables.

Cette orientation est cohérente avec les données disponibles : la Tunisie dispose encore d’un socle de réserves et d’installations, mais son problème central est la conversion de ce potentiel en performance durable.

Conclusion

Le phosphate tunisien n’est ni un secteur condamné, ni une rente facile. C’est une richesse stratégique inachevée. Le pays a encore des réserves significatives, une tradition industrielle réelle et un marché mondial porteur. Mais il lui manque ce qui fait aujourd’hui la différence : régularité de production, maîtrise logistique, gouvernance efficace et soutenabilité environnementale.

En clair, la question n’est plus seulement : combien de phosphate la Tunisie peut extraire ? La vraie question est : peut-elle reconstruire une filière rentable, acceptable socialement et défendable écologiquement ? C’est là que se jouera l’avenir du phosphate tunisien.

EN BREF

  • Réserves : 2,5 milliards de tonnes disponibles, un socle de souveraineté majeur.
  • Production : 3,3 millions de tonnes en 2025, encore loin du record de 2010 (8,1 MT).
  • Exportations : Progression de +15 % en 2025, mais fragilité persistante début 2026 (-24,6 %).
  • Goulot Logistique : Le transport ferroviaire reste le frein principal à la compétitivité.
  • Horizon 2030 : Objectif ambitieux de 14 millions de tonnes, nécessitant une refonte totale du modèle.