“L’encours total de la dette des ménages en Tunisie s’est élevé à 32,162 milliards de dinars en 2024, selon la Banque Centrale de Tunisie, dont 29,407 milliards (91,4 %) octroyés par les banques et 2,755 milliards (8,6 %) par les institutions de microfinance.

En termes de structure, 40,3 % de l’encours bancaire se rapporte aux crédits au logement, alors que 59,7 % se rapporte à des crédits à la consommation. Cet endettement de subsistance ou de statut social, dépourvu de capacité de remboursement intrinsèque, transforme chaque nouveau prêt en un risque cumulatif de basculement dans l’insolvabilité”, a indiqué une analyse récente publiée par l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE).

Et de souligner que “le surendettement des ménages en Tunisie a atteint un seuil critique…Face à cette réalité, agir vite et agir bien n’est plus une option, mais une nécessité nationale, exigeant une combinaison équilibrée de régulation, de transparence et de réhabilitation”.

L’analyse intitulée “Surendettement des ménages : Diagnostic, enjeux et solutions en Tunisie” a révélé “un décalage structurel alarmant : Entre 2014 et 2024, le revenu disponible brut moyen par habitant en Tunisie n’a progressé que marginalement, passant de 1512 à 1 568 dinars, une hausse de seulement 3,7% sur dix ans. Toutefois, la dette financière moyenne par habitant a fortement augmenté, passant de 1619 à 2686 dinars, soit une croissance de 65,9%. Ce décalage structurel entre stagnation des revenus et accumulation rapide de dettes a fait passer le taux de fragilité budgétaire de 107% en 2014 à environ 171% en 2024, un niveau supérieur au seuil de viabilité internationalement reconnu (40%)”.

“Ce taux de fragilité budgétaire est défini comme le rapport entre la dette moyenne par habitant (2 686 D) et le revenu disponible brut moyen par habitant (1 568 D). Il s’agit d’un indicateur macroéconomique agrégé, reflétant la saturation générale du recours au crédit au niveau national””.

Inflation, chômage et surendettement : Environnement de risque systémique

L’IACE a considéré que le recours massif au crédit, formel ou informel, s’inscrit “dans un contexte de dégradation du pouvoir d’achat, d’inflation persistante et d’absence de filets sociaux universels, transformant un problème de solvabilité en crise sociale structurelle”. Il a souligné que “le surendettement n’est plus un simple défaut de gestion individuelle mais une crise systémique alimentée par une inflation alimentaire galopante (+21,2% entre 2021 et 2023), qui a forcé les ménages à consacrer plus de 40% de leur budget à l’alimentation, contre 30,1% en 2021”.

En effet, entre 2021 et 2024, “la Tunisie a traversé une période de forte instabilité macroéconomique, marquée par une inflation persistante, un chômage structurellement élevé et une stagnation des revenus réels . Ces trois facteurs convergent pour comprimer la marge budgétaire des ménages, les poussant vers des stratégies d’endettement de survie, même lorsque leur capacité de remboursement est déjà largement dépassée”, a relevé l’Institut.

Le rapport a souligné, par ailleurs, que “la dynamique de l’endettement ralentit nettement. La croissance de la dette bancaire des ménages n’a été que de 2,3% en 2024, contre 3,1% en 2023 et 4,8% en 2022. Ce ralentissement s’explique, principalement, par la décélération brutale des crédits au logement, dont la croissance annuelle a atteint 0,8% en 2024. Cette évolution révèle un double phénomène : d’une part, les ménages sont déjà fortement endettés (ratio de 171%), ce qui limite leur capacité à contracter de nouveaux crédits ; d’autre part, les banques restreignent l’octroi de crédits, notamment immobiliers, en raison de l’incertitude économique et des risques de défaut”.

Nécessité d’une réponse systémique

Ainsi, “la conjonction d’une inflation élevée, d’un chômage persistant et d’un endettement saturé crée un environnement de risque systémique. Pour de nombreux ménages, le recours au crédit n’est plus un choix, mais une stratégie de survie face à l’érosion du pouvoir d’achat, transformant progressivement la vulnérabilité économique en crise de solvabilité. En l’absence de mécanismes institutionnels de détection, de traitement ou de réhabilitation, cette crise reste invisible, non mesurée, et donc non traitée”.

Face à cette réalité, l’IACE a estimé que “les solutions ne peuvent être ni purement individuelles ni exclusivement répressives. Elles doivent être systémiques, graduées et différenciées : urgence de cartographier le phénomène via un observatoire national, nécessité de réguler l’octroi du crédit par le plafond du ratio dette/revenu individuel (40 % pour la consommation, 50 % pour l’immobilier), justice sociale à travers une loi de rétablissement personnel, et prévention à long terme par une éducation financière intégrée dès l’école”.