En Tunisie, sur l’ensemble de la période 2018-2024, la perte du pouvoir d’achat, mesurée par l’évolution du revenu réel des ménages par tête, a été de l’ordre de 8%, générant “une pression budgétaire accrue sur les ménages, une difficulté croissante à couvrir les dépenses essentielles et un sentiment d’appauvrissement continu”, indique une note d’analyse qui vient d’être publiée par l’IACE.

Dans cette note intitulée “L’amélioration du pouvoir d’achat des ménages”, l’Institut a précisé que les ménages salariés subissent encore plus cette baisse, car le taux d’inflation a augmenté plus rapidement que les salaires unitaires versés aux ménages, notamment au cours de la période 2018-2024 où l’inflation a dépassé le niveau historique inférieur ou égal à 5% par an, pour se situer ente 5,7 et 9,3% en moyenne annuelle, alors que les clauses d’augmentation des salaires négociées se limitent à la moyenne historique de 5% par an. Cet écart, d’environ 2 points en moyenne par an en défaveur des salaires et qui a duré 7 ans, soit 14% au total, a pesé lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages qui se limitent aux salaires comme source de revenu.

La note met en lumière les mécanismes qui grèvent le revenu disponible des ménages : poids des prélèvements obligatoires, ponctions extérieures, et surtout inflation persistante, supérieure à la hausse des salaires depuis 2022.

Il en ressort également que la structure des dépenses évolue de manière préoccupante. La part consacrée à l’alimentation repart à la hausse (un indicateur classique d’appauvrissement) tandis que les charges liées au logement et à la santé absorbent une fraction croissante du budget des ménages. Ces transformations traduisent des arbitrages contraints et une réduction des marges de manœuvre financières.

La capacité d’épargne des ménages s’est ainsi fortement contractée, passant de 8,6% en 2021 à 2,5% en 2024. Cette chute limite les capacités de résilience face aux chocs économiques et conduit mécaniquement à un recours accru à l’endettement pour préserver le niveau de consommation.

A ce rythme, l’IACE estime qu’il est compréhensible de voir l’endettement des particuliers s’aggraver comme le prouvent les statistiques publiées par la BCT (l’endettement des particuliers est passé à 29,5 milliards D à fin 2024 contre 26,6 milliards fin 2021, soit une augmentation de 11% en 3 ans). A noter que la composante portant sur les crédits à la consommation a connu la croissance la plus élevée passant de 4,1 à 5,1 milliards D soit +25%. Par contre, les crédits au logement n’ont évolué que de 8%, de 22,2 à 24 milliards D, comme les crédits pour acquisition de véhicules (de 378 à 408 millions D). Par ailleurs, la centrale des risques a relevé un niveau d’impayés plus élevé pour les crédits aux particuliers.

Propositions pour améliorer le pouvoir d’achat

Face à cette situation, l’Institut considère que la croissance économique, grâce à la relance des investissements, est la meilleure garantie de l’amélioration du pouvoir d’achat. Cependant, pour une croissance donnée, des mesures macroéconomiques et institutionnelles peuvent améliorer le pouvoir d’achat des ménages.

S’agissant des mesures macroéconomiques, l’institut recommande une augmentation de l’assiette fiscale par la lutte contre l’évasion fiscale et l’inclusion du secteur parallèle et une meilleure répartition des revenus qui peut être assurée par une fiscalité effective appliquée grâce à la digitalisation des transactions et les paiements électroniques mais aussi par une indexation des salaires sur l’inflation.

La politique monétaire et de gestion du taux de change affectant le pouvoir d’achat par ses effets sur l’inflation, qui touche d’abord les agents à revenu fixe ou réévalué avec retard, l’IACE souligne ainsi la nécessité pour la Banque Centrale de suivre l’évolution de la masse monétaire pour que la création monétaire ne dépasse pas les besoins liés à la production (de biens et de services privés et publics) et à l’investissement.

Enfin, “la politique industrielle de l’Etat doit promouvoir l’acquisition de la nouvelle technologie et accroître la productivité. Les subventions et les exonérations fiscales doivent être accordées en priorité aux secteurs caractérisés par des gains de productivité (énergies renouvelables, eau, NTIC, biotechnologies), et aux branches d’activités qui s’intègrent progressivement dans les chaines d’approvisionnement mondiales, en veillant à réaliser une proportion de valeur ajoutée locale de plus en plus élevée”.

Sur le plan microéconomique, la note plaide pour des réformes structurelles visant à restaurer durablement le pouvoir d’achat : rationalisation des circuits de distribution, amélioration de l’efficacité des marchés, lutte contre l’évasion fiscale, renforcement de la transparence économique, extension des marchés organisés (marchés de gros, abattoirs…), obligation de présentation de factures pour tous les produits transportés et vendus, digitalisation des factures et des transactions, réduction des coûts de la logistique…