
Entre une Loi de Finances 2025 contestée et un déficit structurel de la STEG qui pèse lourdement sur les finances publiques, le secteur du photovoltaïque devient le théâtre d’un bras de fer entre protectionnisme local et urgence de compétitivité globale.
Dans ce second volet de notre entretien, Ali Kanzari, président de la Chambre syndicale nationale du photovoltaïque (UTICA), livre un diagnostic sans concession : il dénonce une “économie de rente” qui fragilise 30 000 industriels et met en péril l’attractivité du site Tunisie auprès des investisseurs internationaux. Plongée au cœur d’une transition énergétique en quête de cohérence.
Concrètement, que faudrait-il faire pour relancer la dynamique et rattraper le retard ?
Stabiliser d’abord : fiscalité prévisible, trajectoire claire, règles constantes sur plusieurs années. Ensuite, optimiser la loi sur les énergies renouvelables : la rendre opérationnelle, lisible, incitative.
Troisièmement, soutenir l’écosystème réel : formation continue, normes de qualité, financement des audits et des projets, et des incitations cohérentes sur l’autoconsommation.
Enfin, être honnête sur l’“industrie nationale” : cibler ce que nous pouvons intégrer (électronique de puissance, structures, câblage, onduleurs, opérations, maintenance), plutôt que promettre la maîtrise totale de la cellule sans les investissements colossaux requis. La Tunisie a les talents ; donnons-leur un cadre stable et une vision.
L’industrie tunisienne peut-elle réellement concurrencer des géants comme la Chine dans un secteur aussi complexe que le photovoltaïque ?
Soyons clairs : non. La loi de finances 2025 a accordé à l’industrie locale un avantage de 30 % en taxes douanières et en TVA. Malgré cela, leurs produits restent plus chers que ceux importés. C’est un calcul sur papier, mais dans la réalité, ils n’arrivent pas à mettre sur le marché un produit compétitif. Et pourtant, ils demandent encore plus de protection.
Cela n’a pas de sens. On encourage une économie de rente, en pénalisant 30 000 industriels et en fragilisant 3,5 millions de ménages tunisiens qui peinent déjà à payer leur facture d’électricité.
Justement, parlons du prix de l’électricité. Quelle est la situation ?
L’électricité est subventionnée. Si jamais on appliquait le prix réel, personne ne pourrait payer. Aujourd’hui, le coût du kilowattheure est de l’ordre de 475 millimes, mais il est vendu en moyenne à 280–290 millimes, toutes catégories confondues.
Cela signifie une perte d’au moins 100 millimes par kilowattheure. Le déficit énergétique est énorme. La seule solution, c’est la transition énergétique : lever les taxes, baliser les routes, et avancer vite.
Certains parlent d’un taux d’intégration de 30 % dans l’industrie locale. Est-ce réaliste ?
Pas du tout. Une usine de 100 ou 200 mégawatts n’emploie qu’une dizaine de personnes. C’est une industrie robotisée, sans main-d’œuvre significative. Sacrifier des emplois pour protéger deux entreprises qui prétendent fabriquer des panneaux photovoltaïques, c’est absurde. Les députés censés défendre le peuple encouragent des politiques énergétiques qui ne tiennent pas debout.
Vous critiquez une logique de protection de pseudo-industries. Quels sont les risques ?
Encourager deux entreprises au détriment de tout un tissu industriel, c’est absurde. Nous recevons beaucoup de doléances sur ces taxes. Les investisseurs étrangers, eux, regardent la loi de finances et constatent que la Tunisie n’encourage pas la transition énergétique. Ils fuient.
Ils disent : “Il n’y a pas de stabilité fiscale ni juridique.” Et ils ont raison. Un pays qui veut attirer des fonds doit offrir une visibilité à long terme. Ici, les lois changent comme à la carte. Comment investir dans une usine si la fiscalité peut basculer du jour au lendemain ?
Chiffres Clés
- 30% : L’avantage fiscal accordé à l’industrie locale (douane et TVA) jugé inefficace.
- 475 millimes : Le coût réel du kWh contre 280-290 millimes prix de vente (subvention massive).
- 80 € : Le montant de la taxe carbone par tonne de CO₂ qui menacera les exportations tunisiennes dès 2026.
- 37 à 3 : La chute drastique du nombre d’investisseurs par appel à projets de concession.
Vous évoquez aussi le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) qui entrera en vigueur en 2026. Quel impact pour la Tunisie ?
C’est une bombe à retardement. Dès janvier 2026, les industries énergivores — ciment, chimie, sidérurgie et électricité — seront taxées si elles n’ont pas fait leur transition.
Ensuite viendront les câbles, la mécanique, le textile. Or ces secteurs emploient énormément de main-d’œuvre. Si nous n’avançons pas vite, nos exportations seront pénalisées par des taxes carbone de 80 € la tonne de CO₂. Nous perdrons toute compétitivité. L’enjeu est énorme.
Quelles pistes de sortie préconisez-vous ?
J’attends un signal fort du gouvernement. Il doit trouver les fonds pour combler le déficit énergétique, mais il n’y a pas d’autre solution que d’aller très vite vers les renouvelables.
Et cela commence par l’autoconsommation, qui concerne directement les Tunisiens et emploie beaucoup de main-d’œuvre. Il faut convaincre, coacher, sensibiliser.
Pourquoi ne pas emmener nos industriels, responsables politiques et parlementaires visiter des usines en Asie pour voir comment on fabrique réellement des panneaux ? C’est peut-être un problème d’information, de pédagogie. Mais si nous ne faisons rien, nous regarderons le Maroc, l’Algérie, la Libye, l’Égypte, la Jordanie exporter des produits finis vers l’Europe, pendant que nous serons exclus.
Le régime de concession reste une exception positive. Pouvez-vous préciser ?
Oui, heureusement. 70 % de la transition énergétique s’est faite grâce au régime de concession, qui bénéficie d’exonérations. Sans cela, nous serions perdus.
Les concessions sont financées par des multinationales et des grandes banques — Banque mondiale, BERD, Banque africaine de développement. Ces institutions ne sont pas dupes : elles exigent des composants performants, fiables, listés.
Les produits locaux n’y figurent pas. Elles veulent des garanties sur 25 ou 30 ans. C’est ce qui nous protège encore. Mais attention : les appels à projets montrent un désintérêt croissant. Le premier a attiré 37 entreprises, le deuxième une dizaine, le troisième seulement trois.
C’est un signal très fort : la Tunisie n’attire plus les investisseurs. Notre pays ne peut pas se permettre de sacrifier son tissu industriel et ses exportations pour protéger une industrie photovoltaïque d’assemblage. La transition énergétique est une urgence nationale, économique et sociale. Elle exige une vision claire, une stabilité fiscale, et un accompagnement réel des entreprises. Faute de quoi, le pays risque de perdre sa compétitivité et de voir ses partenaires se détourner.
Entretien conduit par Amel Belhadj Ali
L’alerte lancée par Ali Kanzari résonne comme un dernier avertissement pour l’industrie nationale : la transition énergétique n’est plus une option écologique, mais une condition de survie économique. Alors que 2026 marquera le début des sanctions carbone aux frontières de l’Europe, le choix entre la protection de quelques rentes et la sauvegarde de milliers d’exportateurs déterminera la place de la Tunisie sur l’échiquier méditerranéen.
En Bref
- Alerte Compétitivité : La protection douanière de deux assembleurs locaux pénalise 30 000 industriels et menace 3,5 millions de ménages.
- Urgence MACF : Sans transition énergétique immédiate, les secteurs clés (ciment, textile, mécanique) seront exclus du marché européen en 2026.
- Priorité Stabilité : La relance exige une fiscalité prévisible et une loi sur les énergies renouvelables enfin opérationnelle.


