Tunisie : Formation professionnelle, beaucoup d’acquis mais pas mal de gâchis aussi!

f-prof-1.jpgAucun secteur n’a échappé aux différents choix politiques menés ces dernières années avec les conséquences que l’on sait aujourd’hui. L’aveuglement et la surdité de certains responsables ont eu des répercussions néfastes sur les orientations globales. Le secteur de l’éducation est l’un des secteurs où cette tendance s’est affirmée depuis des années, avant même la chute de l’ancien régime.

La baisse de niveau des élèves et des étudiants est un mal qui secoue la société tunisienne et a un impact économique et social sur les politiques d’emploi dans les entreprises. Celles-ci sont de plus en plus réticentes à employer des diplômés du supérieur qu’elles estiment mal formés. Tout le monde s’accorde à dire que l’intérêt accru vers la formation professionnelle était plus un choix politique qu’une stratégique économique, alors que, dans les règles de l’art, la formation professionnelle est censée faciliter l’accès au marché de l’emploi que l’enseignement supérieur…

De ce fait, la formation professionnelle, en Tunisie, a été vidée de son objectif ou de sa substance. Ce qui se voit aujourd’hui à travers certaines lacunes qui sont apparues au grand jour au lendemain de la révolution. D’ailleurs, les premiers à manifester face à ce désintérêt furent les employés de l’Agence Tunisienne de Formation Professionnelle pour dénoncer les malversations, la corruption, la mauvaise gestion et les défauts d’un système de formation loin de répondre aux aspirations pour construire une Tunisie nouvelle.

Pétition…

Et pour se faire entendre, ils ont envoyé une pétition contenant 1.300 signatures au ministre de la Formation professionnelle et de l’Emploi, le 23 avril dernier. Cinq revendications figurent dans cette pétition.

La première concerne la restructuration de l’ATFP par la révision de l’organisation actuelle des services centraux, l’organisation des centres de formation professionnelle, la révision de la relation entre l’administration centrale et ses filiales et la révision de la relation avec l’autorité de tutelle.

La deuxième revendication concerne la corruption financière et administrative dans l’agence, vue la mauvaise gestion en cours au sein de l’agence pendant des années, et réclame la mise en place de commissions d’enquêtes ou d’audit. Ce dossier a été pris en charge par le ministre lui-même.

La troisième revendication vise à ouvrir le dossier de la coopération internationale, surtout dans son aspect financier. Les employés de l’agence dénoncent des malversations et une mauvaise gestion des ressources.

On a appelle également à la révision des méthodes d’organisation de la formation dans les centres, surtout au niveau de l’approche par compétences, la formation par alternance ainsi que les différentes conventions signées avec les représentants des secteurs d’activités. Le fait est que certains projets ont échoué, essentiellement ceux financés par l’Agence française de développement (AFD). Il s’agit aussi de réviser le programme de qualité au niveau de l’administration centrale et des centres de formation.

Qualité et rendement…

Toutes ces lacunes ont eu un impact négatif sur la qualité de la formation professionnelle. «Elles ont engendré un détournement de la formation professionnelle de sa vocation principale, s’intéressant plutôt à la quantité qu’à la qualité. On ne regarde plus le rendement. Ce qui fait que les résultats sont très éloignés du volume d’investissement alloué. On se pose des questions parfois sur certains projets. Fallait-t-il les faire?», s’indigne le formateur Mustapha Lakhdhar. Selon lui, le système de formation connaît une anarchie totale. C’est un mélange entre trois modèles, à savoir le modèle français, le modèle allemand (par alternance) et le modèle basé sur l’approche par compétence. «Il s’est avéré que deux groupes entrent en septembre et non pas le même calendrier, ce qui nuit gravement à l’authenticité de l’acte de la formation», poursuit M. Lakhdhar.

De même pour la formation des formateurs qui demeure faible. «Des experts» sont amenés chaque année de l’étranger, mais qui n’ont pas le niveau requis pour donner de la valeur ajoutée, d’où une lacune au niveau du choix de ces experts. Il s’agit aussi de l’absence de suivi des formateurs qui influe grandement sur la qualité de la formation. D’où l’appel à la mise en place d’un processus interne de formation, permettant d’engager une réflexion in extenso et de diagnostiquer les problématiques majeures de la formation professionnelle dans chaque centre.

Ibrahim Toumi, directeur général de l’ATFP, nous a informés qu’un plan de réforme est en cours de préparation. Il consistera, en premier temps, à recueillir les différentes revendications dans toutes les régions. Une disparité flagrante (encore) existe entre les régions, de point de vue nombre de centres, d’équipements, de programmes, etc. On compte actuellement 135 centres de formation relevant de l’ATFP, dont une majorité existe dans les zones côtières alors que les zones intérieures comptent un nombre très faible, à l’instar de Tozeur où existe un seul centre, Gafsa (2), Kébili (2), Tatouine (2), Siliana (4), Béja (4), etc. Pour réduire ces disparités, il y aura même l’idée de créer des ATFP régionales.

Des réunions ont été planifiées avec le corps pédagogique dans les régions qui ont été divisées en dix districts. Six ont déjà été organisées à la Cité Kadhra (Tunis), à Borj Cedria (Ben Arous, Nabeul et Zaghouan), à Denden (Ariana, La Manouba et Bizerte), Béja (Jendouba, Béja et Kef), Siliana (Kasserine et Siliana) et à Monastir (Sousse, Monastir et Mahdia). Les quatre réunions restantes se dérouleront à Sakiet Ezzit (Sfax), Kairouan (Sidi Bouzid et Kairouan), Gabès (Médenine, Tataouine et Gabès) et à Gafsa (Kébili, Tozeur et Gafsa).

Force de proposition…

Cette première phase s’achèvera le 27 juin 2011, dont les résolutions seront exposées dans un congrès national organisé avant la mi-juillet, nous explique la formatrice Nabila Skhab. M. Toumi précise qu’il n’y a pas eu recours aux entreprises dans cette démarche, l’objectif dans cette phase étant d’identifier en interne les maux du secteur et aussi pour éviter les confrontations. «Mais nous comptons entamer le dialogue avec les professionnels et même avec les syndicats, dans une seconde étape. Pour longtemps, nous avons privilégié un partenaire (l’entreprise) sur l’autre (le salarié ou l’ouvrier) alors que l’administration doit jouer le rôle d’arbitre», affirme-t-il.

Le responsable de l’ATFP indique que ces résolutions seront négociées avec le ministère de tutelle, en soulignant que l’autonomie de l’ATFP est nécessaire pour instaurer la bonne gouvernance et échapper à la pression des choix politiques. Il signale que la démarche réformatrice dans laquelle s’est engagée l’agence fera d’elle une force de proposition dans le futur pour éviter les malversations, sachant qu’elle compte 3.300 formateurs. Mais M. Toumi reste sceptique: «Il y a eu beaucoup d’acquis mais aussi beaucoup de gâchis».

L’un des exemples de l’introduction des choix politiques dans la formation professionnelle est le baccalauréat professionnel qu’on avait voulu instaurer dès la rentrée prochaine. «Ça aurait été une catastrophe, lance M. Lakhdhar, heureusement que la révolution est venue». Cette décision n’a pas pris compte des moyens existants pour mener à bien ce nouveau processus, qui aurait aggravé encore plus la problématique de l’éducation en Tunisie, faute de formateurs compétents et en nombre suffisant.

Mais il est clair que les formateurs de l’ATFP tiennent désormais leur destin en main. Rien ne sera plus comme avant. Pour Mme SKhab et M. Lakhdhar, ce sont des moments historiques pour l’avenir de l’agence mais aussi pour des générations d’étudiants qui choisiront la formation professionnelle comme voie d’accès au marché de l’emploi. Il importe de ne plus les décevoir.