Le microcrédit – les Fonds de la dignité : Acteurs


Par Mohamed BOUAMOUD



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Il y a un aphorisme
tunisien assez vieux et qui commence à être oublié : «Ne peuvent se marier
que s’ils se ressemblent». C’est exactement le cas de Essma Ben Hamida et
Michael Cracknel. Non, bien sûr, ils ne se ressemblent pas physiquement ;
lui a les yeux bleus types d’un Anglais de souche ; elle a les yeux marrons
d’une Kairouanaise de souche –ou presque. Mais tous deux semblent nés et
faits pour une et unique vocation : le développement. Et dire que ni l’un ni
l’autre ne paraissait, jusqu’à l’âge de 30 ans, porter dans ses gènes une
telle vocation. Mais comme pour l’un et l’autre, elle leur est tombée à
mi-chemin et ils l’ont adoptée. Tout comme ils se sont adoptés l’un l’autre.

 


Michael, le rescapé


 

Pour peu que la chance
lui ait tourné le dos, Michael Philip Cracknel eût failli être un enfant de
rue, au mieux des cas un petit camelot à vendre du n’importe quoi. Né à
Londres juste l’année où le monde s’achemine tout droit vers la Seconde
Guerre mondiale (1940) dans une famille pauvre, il est repêché à l’âge de 11
ans par des mains célestes qui le placent dans une pension relevant de la
municipalité de Londres et créée à dessein de venir en aide aux enfants
pauvres. A la faveur de cours plus qu’accélérés, il entre vite au lycée. Des
années plus tard, il prépare –et obtient– une licence de littérature à la
faculté de Bristol où il rencontre une Française qu’il va épouser et suivre
à Toulouse où il fait l’assistant d’anglais dans un lycée. Nous sommes au
début des années 60. Michael ne se sent fait ni pour l’assistant ni pour
l’enseignement de façon générale. Il poursuit alors des études de sciences
politiques qu’il couronne d’un diplôme d’études de développement et d’un
doctorat en droit. En 1969, il se voit confier un poste de consultant auprès
de la FAO, à Rome, puis un poste de directeur adjoint de la Fédération
internationale des produits agricoles à Paris dont il devient en 1971 le
Secrétaire général. Il y reste jusqu’à fin 1984 avant de démissionner.

 


Essma, la journaliste
malgré elle


 

En principe originaire d’Akouda,
la mère de Essma, fidèle de Sidi Sahbi, a décidé d’accoucher de sa fille
dans le cénotaphe de son marabout préféré. Essma est donc née plutôt à
Kairouan. Six ans plus tard, l’enfant perd son papa et la famille décide de
s’installer une fois pour toutes à Kairouan où la petite aux yeux marrons
fait le primaire, puis le secondaire au lycée de jeunes filles de Sousse.
Elle enchaîne avec une licence en géographie à la faculté des lettres de
Tunis, et, en 1972 –allez savoir comment– elle se retrouve journaliste
reporter à la Télévision tunisienne où elle présente le dernier journal du
soir. Huit mois plus tard, elle va enseigner à Gabès et, bientôt, en 1973,
au collège de la rue de Russie tout en continuant à assurer le journal
télévisé. A son tour, en 1976, l’enseignement ne l’intéresse plus. Elle
s’inscrit à l’Institut d’urbanisme de Créteil (France). Elle y fait le 3ème
cycle avec une thèse sur… l’habitat social. Et rien n’y fait : Essma ne se
sent toujours pas dans sa (vraie) peau. En 1977, elle vole pour… New York
sans trop savoir ce qu’elle y ferait. Mais là, elle apprend tout en bloc :
la langue, le fonctionnement et les rouages des Nations Unies. Du coup, elle
se fait forte d’inaugurer le tout premier bureau de la TAP pour laquelle
elle fait des articles sur les Nations Unies, les Etats-Unis et le Canada.
Elle s’en acquitte tant bien que mal lorsque, trois ans plus tard, des
esprits tout gentils s’arrangent pour lui mettre les bâtons dans les roues.
Elle quitte le bureau et se voit confier un poste à l’Agence de Presse du
Tiers-monde à Rome où elle couvre les activités des N.U. pour le groupe des
77 (celui des diplomates des pays du Tiers-monde).

 


Horizons croisés


 



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C’est à Rome, donc, que
Michael et Essma se rencontrent en 1985. Tous deux divorcés. Tous deux
hantés par l’idée de faire quelque chose autre que le journalisme (elle) et
le consultant (lui). En ce qui la concerne, et pour avoir beaucoup voyagé
(la Palestine, l’Amérique Latine, la Suisse…), elle a dû apprécier de très
près ce qu’est la pauvreté des gens, la condition de la femme, mais surtout
ce que font les ONG sur le terrain. Un peu pour les besoins de ses articles,
l’Amérique Latine lui a permis des visites de projets de… microcrédits. En
1987, le FIDA (Fonds international pour le développement agricole) lui
préconise de visiter les projets du Fonds au Kef, Siliana et Sidi Bouzid. Et
c’est là le choc : la condition de la femme rurale est telle que Essma sait
à présent ce qu’elle a, ce qu’elle doit, faire.

 

Mariés entre temps,
Michael et Essma décident de faire quelque chose plutôt à Tunis qu’ailleurs.
L’idée d’une ONG les obsède. Ils rentrent à Tunis la même année et, en 1989,
ils rencontrent le fondateur de Enda Tiers-monde à qui ils disent leur
volonté de créer Enda Tunisie. L’accord du fondateur de Enda va leur
permettre d’obtenir des dons de deux ONG européennes (une française et une
espagnole).

 

Contre scepticisme, vents
et marées, Enda Tunisie est née en 1990 dans la douleur. Il faudra attendre
2005 avant que Essma obtienne une audience auprès du Chef de l’Etat à qui
elle présente son projet du micro-crédit. Non seulement le Président de la
République l’encourage et lui ouvre toutes les portes du succès, mais son
Excellence lui attribue, en décembre de la même année, le Prix des droits de
l’homme pour la promotion de la famille.

 

Avec, aujourd’hui,  64
mille clients actifs de Enda, Essma estime que c’est encore trop peu.
L’ambition aujourd’hui porte sur la création d’une institution financière
dûment contrôlée et reconnue afin de servir le plus grand nombre possible de
gens incapables d’accéder au crédit bancaire. L’objectif, évidemment, étant
d’éradiquer la pauvreté dans le pays, mais surtout d’inculquer la culture du
remboursement et du compter sur soi.

 

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