
La note publiée par le ministère des Finances sur l’exécution du budget 2026 et les hypothèses du projet de loi de finances 2027 arrive à un moment où l’économie tunisienne tente de concilier reprise fragile, pressions externes et exigences sociales croissantes.
Le document affiche une ambition de souveraineté économique, de consolidation des équilibres et de renforcement du rôle social de l’État. Mais les chiffres qu’il présente racontent une histoire plus complexe : croissance vulnérable, inflation structurelle, déficit commercial aggravé, dépendance énergétique persistante et masse salariale en expansion. Une lecture approfondie révèle un écart entre les intentions stratégiques et les contraintes réelles, et interroge la capacité du budget 2027 à se déployer sans révisions majeures.
Un contexte international qui impose la rigueur, pas le confort des hypothèses
Le rapport rappelle que l’élaboration du budget 2027 se fait dans un environnement caractérisé par des mutations géopolitiques et économiques importantes. Les tensions au Moyen‑Orient ont renchéri les coûts d’importation et en prime ceux de l’énergie et des céréales. Le ministère note que le prix d’une tonne de blé a augmenté de 24$US portant le prix moyen à 276 dollars la tonne à fin juin 2026. Les prix du baril de Brent évoluant entre 70 et 80 dollars.
La loi de finances 2026 reposait, pourtant, sur une hypothèse de 63,3 dollars le baril. Ce décalage n’est pas anecdotique : il fausse l’estimation du déficit, du besoin de financement et du niveau réel des dépenses de soutien. Si les hypothèses 2027 ne sont pas réajustées, le budget risque de démarrer sur une base fragile, exposée à des écarts prévisibles. La prudence n’est pas un luxe dans ce contexte : elle est une condition de crédibilité.
Une croissance qui progresse mais reste exposée aux chocs
Le ministère met en avant une reprise graduelle : 0,4 % en 2023, 2,5 % en 2025, avec une projection à 3,3 % en 2026. Le premier trimestre 2026 affiche 2,6 %, tiré par l’agriculture, l’industrie et les services. Le rapport précise une croissance de 6,8% de l’agriculture. Le secteur des services a contribué à hauteur de 1,38 point.
La dynamique est réelle, mais elle repose sur des secteurs vulnérables. L’agriculture dépend des conditions climatiques et de la disponibilité hydrique, dans un pays où la contrainte de l’eau est devenue structurelle. L’industrie reste tributaire de chaînes d’approvisionnement internationales instables. Les services, bien qu’en expansion, ne suffisent pas à eux seuls à transformer la structure du PIB. La projection d’un taux de croissance supérieur à 3 % en 2027 suppose une conjonction de facteurs favorables qui n’est pas garantie, surtout dans un environnement mondial incertain.
Inflation : un reflux apparent qui masque une pression durable
Après un recul notable depuis 2023, l’inflation est remontée à 5,3 % en juin 2026. Le rapport note que l’inflation sous-jacente a atteint 4,9 %signe que la pression inflationniste s’est enracinée dans la structure des prix. En septembre 2026, le taux d’inflation en Tunisie s’est établi à 5,6 % en glissement annuel, alors qu’il était de 5,4% au mois d’août. Dans ce contexte, toute amélioration du pouvoir d’achat en 2027 dépendra de la maîtrise des dépenses de soutien, à savoir le contrôle, la réduction et l’optimisation des coûts liés aux fonctions administratives et logistiques des ministères. Soit un chantier qui reste largement ouvert.
La question centrale est celle du ciblage. Tant que le système de compensation reste généraliste, il absorbe des ressources considérables sans garantir une protection optimale des ménages vulnérables. Le budget 2027 ne pourra pas prétendre à une amélioration du pouvoir d’achat sans une réforme profonde de ce mécanisme.
Un déficit commercial qui s’élargit et une dépendance énergétique qui s’aggrave
Le déficit commercial a atteint 12,569 milliards de dinars au premier semestre 2026, contre 9,9 milliards un an plus tôt. Le déficit énergétique représente plus de la moitié du déficit global. Cette dépendance structurelle à l’importation d’énergie rend l’économie tunisienne extrêmement vulnérable aux chocs externes.
Les exportations progressent, mais les importations augmentent plus vite. La couverture des importations par les exportations recule à 73,4 %. Dans ces conditions, les ambitions de souveraineté économique affichées dans la note ne pourront pas se concrétiser sans une accélération massive des investissements dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique.
L’enjeu n’est plus seulement économique : il est stratégique.
Une exécution budgétaire sous tension : masse salariale, soutien et interventions en hausse
Les dépenses ont atteint 24,917 milliards de dinars à fin juin 2026, en hausse de 8,9 %. Les dépenses de personnel représentent 12,184 milliards, soit une progression de 4,9 %, liée à la mise en œuvre du premier volet des augmentations salariales et au projet de 87851 de nouveaux recrutements. Cette dynamique pose la question de la soutenabilité des engagements pris pour 2027.
Les dépenses de soutien ont atteint 3,486 milliards de dinars, en hausse de 12 %. Le soutien aux carburants représente 2,427 milliards, avec un taux d’exécution de 48,6 %. Les dépenses d’intervention ont augmenté de 14,8 % pour atteindre 6,574 milliards, dont plus de la moitié consacrée au soutien. Ce niveau d’intervention sociale traduit la volonté de l’État de préserver les catégories vulnérables, mais révèle aussi une absence de ciblage efficace.
Le budget 2027 devra arbitrer entre la nécessité de préserver le rôle social de l’État et l’obligation de contenir une dynamique de dépenses qui menace les équilibres.
Des orientations stratégiques pertinentes mais encore trop générales
Les priorités 2027‑2029 mettent en avant la sécurité alimentaire, hydrique et énergétique, la relance de l’investissement, l’amélioration des services publics et la réduction des disparités régionales. Ce sont des axes essentiels, mais ils restent formulés de manière générale, sans articulation précise avec les enveloppes budgétaires ni calendrier de mise en œuvre.
L’ambition de renforcer la souveraineté économique ne peut se réaliser sans une réallocation profonde des ressources, notamment vers les infrastructures hydriques, les filières agricoles stratégiques et les projets énergétiques structurants. Le document pose les bonnes questions, mais ne fournit pas les réponses opérationnelles.
La note du ministère des Finances offre une photographie utile de la situation économique et budgétaire, mais elle révèle aussi un décalage entre les ambitions affichées et les contraintes réelles. Si les hypothèses 2027 ne sont pas révisées avec davantage de prudence, le budget risque de se heurter à des fragilités prévisibles. Les chiffres, eux, ne mentent pas : ils rappellent que la souveraineté économique n’est pas un slogan, mais une construction exigeante, qui repose sur des choix stratégiques cohérents et des réformes courageuses. C’est précisément ce que la Tunisie devra engager pour que 2027 soit une année de consolidation, et non une nouvelle année de gestion sous contrainte.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Hypothèses décalées : Un pétrole budgétisé à 63,3 $ contre un cours réel oscillant entre 70 $et 80$, faussant les calculs de subvention.
- Inflation persistante : Une hausse des prix réaccélérant à 5,6 % en septembre 2026, tirée par une inflation sous-jacente de 4,9 %.
- Creusement commercial : Un déficit de 12,569 milliards de dinars au premier semestre 2026, imputable pour plus de la moitié à la facture énergétique.
- Dépenses de personnel sous tension : Une masse salariale portée à 12,184 milliards de dinars et un projet de 87 851 recrutements publics.
- Urgence stratégique : L’impératif de passer des slogans de souveraineté à des arbitrages budgétaires ciblant l’eau, l’énergie et l’investissement productif.


