Après nous avoir appris à monétiser notre temps, nos données, nos clics et jusqu’à notre attention, l’économie numérique pourrait franchir une nouvelle frontière : faire du courant électrique que nous ne consommons pas une marchandise. Une idée presque trop belle pour être absurde.
Il fallait y penser. Pendant des siècles, l’humanité a travaillé pour produire quelque chose. Puis elle a appris à gagner de l’argent en vendant des services. Ensuite, elle a inventé les plateformes, où l’on peut facturer l’intermédiaire entre deux personnes qui auraient éventuellement pu se rencontrer toutes seules.
Et voici maintenant le prochain chef-d’œuvre de l’imagination économique : vendre de l’électricité qu’on n’a pas consommée.
Le progrès est formidable. Autrefois, ne rien faire était considéré comme de la paresse. Demain, cela pourrait devenir une stratégie d’investissement.
Le mégawattheure qui n’a jamais existé
Le raisonnement est délicieusement sérieux.
Avec le développement de l’intelligence artificielle, les besoins électriques des infrastructures numériques deviennent un enjeu économique. Mais l’électricité ne se commande pas toujours comme une pizza, avec livraison garantie et supplément fromage.
D’où l’idée de valoriser la flexibilité : une entreprise accepterait de réduire ou de déplacer sa consommation à certains moments, en échange d’une rémunération.
Jusque-là, rien d’extravagant. C’est même une logique industrielle parfaitement compréhensible.
Mais présentée autrement, elle ouvre des perspectives philosophiques vertigineuses.
Vous ne consommez pas ? Félicitations, vous venez peut-être de créer de la valeur.
Vous renoncez à consommer davantage ? Encore mieux. Vous pourriez bientôt négocier votre abstinence.
À ce rythme, le futur grand patron ne sera plus celui qui possède dix usines, mais celui qui peut prouver qu’il aurait pu en faire tourner onze.
Après le droit de polluer, le droit de ne rien faire
L’histoire économique est une succession de découvertes extraordinaires.
On a transformé le temps en argent, le risque en produit financier, l’attention en audience publicitaire. On a même réussi à vendre des abonnements à des services que leurs utilisateurs oublient parfois de résilier.
Il restait un territoire inexploité : l’absence.
La non-consommation pourrait ainsi entrer dans la grande famille des actifs valorisables. Et pourquoi s’arrêter à l’électricité ?
Imaginons une Bourse internationale de la sobriété.
Un restaurant vendrait ses repas non préparés. Une compagnie aérienne proposerait des billets pour les vols qu’elle n’effectue pas. Un constructeur automobile afficherait fièrement les voitures qu’il a choisi de ne pas fabriquer.
Quant aux économistes, ils pourraient enfin calculer la contribution au PIB de toutes les réunions annulées.
Probablement un gisement considérable.
L’intelligence artificielle, ce génie qui découvre l’interrupteur
Le plus savoureux reste le rôle de l’IA dans cette histoire.
Nous développons des machines toujours plus puissantes, capables d’exécuter des tâches toujours plus complexes, avec des infrastructures toujours plus gourmandes en ressources.
Puis nous cherchons des mécanismes sophistiqués pour encourager quelqu’un, quelque part, à consommer moins d’électricité.
C’est un peu comme organiser un banquet gigantesque, puis rémunérer les invités qui acceptent de ne pas manger le dessert.
Sauf qu’ici, le dessert peut devenir un instrument de flexibilité énergétique.
Et derrière la plaisanterie se cache une vraie question : qui sera rémunéré pour s’effacer, et qui aura les moyens de continuer à consommer ?
Car tout le monde ne peut pas interrompre une activité, déplacer une production ou différer un besoin essentiel.
La sobriété négociable pourrait donc devenir un avantage pour ceux qui disposent déjà de marges de manœuvre.
Demain, le luxe suprême sera de ne rien consommer
Reste à imaginer le langage commercial.
« Notre entreprise a réalisé une performance exceptionnelle : nous avons consommé moins que ce que nous aurions pu consommer si nous avions décidé de consommer davantage. »
Le communiqué financier tiendrait presque du poème.
Évidemment, dans la réalité, il faudra des mesures, des références de consommation, des engagements contractuels et des règles pour distinguer une véritable réduction d’une simple promesse de ne pas faire ce qu’on n’avait jamais prévu de faire.
Car le risque est là : découvrir un jour que certains vendent très cher leur capacité à ne rien changer.
Mais reconnaissons à notre époque une forme de génie.
Après avoir passé deux siècles à convaincre les individus de consommer toujours plus, elle pourrait inventer un marché pour les convaincre de consommer moins.
Le capitalisme ne manque décidément pas de ressources. Même quand il manque d’électricité.


