En dix ans, Revolut est passée d’une application destinée à simplifier les paiements et le change à un groupe qui revendique des dizaines de millions de clients, affiche plusieurs milliards de dollars de revenus et accumule les licences bancaires. Son histoire inverse en partie le modèle traditionnel : elle a d’abord conquis les usages avant de construire progressivement la banque.
En 2015, Revolut n’a pas encore vraiment l’allure d’une banque. Son application mobile et sa carte multidevise s’attaquent à un problème beaucoup plus précis : simplifier les paiements et le change, notamment pour les utilisateurs qui dépensent ou transfèrent de l’argent à l’étranger. Les comptes historiques du groupe confirment le lancement cette année-là de l’application et de la carte prépayée multidevise.
Onze ans plus tard, le décor a changé.
Revolut n’est plus seulement un acteur des paiements. Le groupe dispose d’entités bancaires réglementées, affiche une valorisation de 75 milliards de dollars issue d’une transaction sur ses actions et a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires de 6 milliards de dollars pour 2,3 milliards de dollars de bénéfice avant impôt.
Son parcours illustre une manière inhabituelle de construire une banque : commencer par l’expérience utilisateur et les services, atteindre une masse critique, puis ajouter progressivement les licences et l’infrastructure réglementaire.
2015 : la banque commence par le téléphone
Revolut est lancée par Nik Storonsky et Vlad Yatsenko. Storonsky vient de la finance de marché, Yatsenko de l’ingénierie logicielle.
Le point de départ est étroit par rapport au catalogue actuel : paiements, transferts et change multidevise.
Mais la proposition répond à une friction bien identifiable de la banque traditionnelle : le coût et la complexité des opérations en devises.
En 2017, Revolut revendique déjà un million de clients en Europe. Ses comptes montrent que son chiffre d’affaires était passé de £2,4 millions en 2016 à £12,8 millions en 2017. Cette même année, l’offre s’élargit notamment avec Revolut Premium, Revolut for Business, l’assurance et les cryptoactifs.
Le changement de nature commence.
2018-2021 : devenir réellement une banque
La croissance d’une application financière et la construction d’une banque sont deux exercices différents.
Le second impose capital, gouvernance, contrôle des risques et supervision prudentielle.
Le 6 décembre 2018, Revolut Bank UAB obtient en Lituanie une licence bancaire spécialisée. La Banque de Lituanie indique que ses opérations bancaires démarrent en 2020.
Un nouveau cap est franchi en décembre 2021. Sur proposition de la Banque de Lituanie, la Banque centrale européenne transforme la licence spécialisée en licence bancaire. Revolut Bank UAB peut alors compléter ses activités de dépôts et de crédit par un ensemble plus large de services de paiement.
C’est une étape essentielle du parcours : Revolut n’est désormais plus seulement une fintech qui ressemble à une banque dans l’interface de son application. Une partie centrale du groupe est juridiquement et prudentiellement une banque.
De l’hypercroissance à la rentabilité
Le deuxième défi était économique.
Beaucoup de fintechs ont démontré leur capacité à recruter rapidement des utilisateurs. La question plus difficile consiste à transformer cette audience en activité durablement rentable.
Les résultats de Revolut montrent ici un changement d’échelle spectaculaire.
Pour 2025, le groupe publie 6 milliards de dollars de revenus, contre 4 milliards en 2024, soit une progression de 46 %. Son bénéfice avant impôt atteint 2,3 milliards de dollars, en hausse de 57 %, avec une marge avant impôt de 38 %. Il s’agit, selon Revolut, de sa cinquième année consécutive de rentabilité nette.
À fin 2025, Revolut comptait 68,3 millions de clients particuliers, en progression de 30 %, et 767 000 clients professionnels, en hausse de 33 %. Les soldes totaux des clients atteignaient 67,5 milliards de dollars, en augmentation de 66 %.
Ce dernier chiffre est particulièrement révélateur. Pour une entreprise qui veut devenir la banque principale de ses utilisateurs, attirer des inscriptions ne suffit plus. Il faut aussi convaincre les clients d’y laisser davantage de leur argent et d’y concentrer davantage d’usages.
Retour au Royaume-Uni par la grande porte
Le parcours britannique résume à lui seul le paradoxe Revolut.
L’entreprise est née à Londres, mais obtenir le statut bancaire complet dans son marché d’origine a pris plusieurs années.
Revolut a déposé sa demande de licence britannique en 2021. En juillet 2024, elle reçoit une autorisation assortie de restrictions et entre dans la phase dite de « mobilisation ».
En mars 2026, cette période s’achève : Revolut Bank UK Ltd peut démarrer ses activités comme banque sans ces restrictions. La Bank of England la répertorie parmi les banques autorisées par la PRA.
La fintech créée au Royaume-Uni onze ans auparavant est ainsi devenue une banque sur son propre marché d’origine.
2026 : Paris devient l’autre pilier européen
L’étape suivante se joue en France.
En mai 2025, Revolut avait annoncé vouloir installer à Paris son siège pour l’Europe occidentale et investir plus de 1 milliard d’euros en France sur trois ans.
Le 10 août 2026, Revolut annonce que Revolut Bank S.A. a obtenu une licence bancaire complète après une évaluation conjointe de l’ACPR et de la BCE, la décision ayant été adoptée par le Conseil des gouverneurs de la BCE. Le groupe indique alors servir plus de 75 millions de clients dans le monde et environ 30 millions en Europe occidentale.
La France doit ainsi constituer un second pôle bancaire européen aux côtés de la Lituanie.
Revolut n’abandonne donc pas son architecture technologique paneuropéenne. Elle lui ajoute progressivement des ancrages bancaires locaux dans ses marchés stratégiques.
La fintech valorisée 75 milliards de dollars
Cette mutation s’accompagne d’une hausse spectaculaire de la valorisation.
Une vente secondaire d’actions conclue en novembre 2025 a valorisé Revolut à 75 milliards de dollars, contre 45 milliards lors d’une transaction secondaire annoncée en 2024.
Il faut toutefois manier le chiffre avec précision : il s’agit d’une valorisation issue de transactions sur les actions d’une société non cotée, et non d’une capitalisation boursière observée quotidiennement sur un marché.
Cette valorisation traduit néanmoins le changement de perception de l’entreprise : le marché privé ne valorise plus seulement une application de paiement en croissance, mais un groupe financier rentable qui cherche à déployer son modèle sur plusieurs continents.
Une banque, mais construite à l’envers
C’est peut-être là que se trouve la singularité de Revolut.
Une banque traditionnelle commence généralement par une licence, un bilan et une infrastructure réglementaire avant de conquérir des clients.
Revolut a largement suivi le chemin inverse.
Elle a commencé par résoudre quelques usages précis depuis un smartphone. Elle a construit une audience. Elle a multiplié les services. Puis elle a progressivement ajouté les briques réglementaires nécessaires pour devenir une banque de plein exercice dans plusieurs marchés.
Ce modèle apporte aussi ses propres contraintes. Plus Revolut devient bancaire, plus elle doit satisfaire aux exigences de capital, de gouvernance, de contrôle et de supervision qui accompagnent ce statut. En Lituanie, elle est désormais sous supervision conjointe de la Banque de Lituanie et de la BCE.
La technologie ne supprime donc pas les contraintes de la banque. Elle change surtout l’ordre dans lequel l’établissement s’est construit.
Après une décennie consacrée à prouver qu’une fintech pouvait devenir une banque, la prochaine étape sera plus exigeante : démontrer qu’une banque née dans un smartphone peut atteindre une dimension véritablement mondiale sans perdre ce qui avait fait sa différence initiale.
Chiffres clés
- 2015 : lancement de l’application et de la carte multidevise.
- 68,3 millions de clients particuliers à fin 2025.
- 6 milliards de dollars de revenus en 2025, +46 % sur un an.
- 2,3 milliards de dollars de bénéfice avant impôt en 2025, +57 %.
- 67,5 milliards de dollars de soldes clients à fin 2025.
- 75 milliards de dollars : valorisation issue de la vente secondaire d’actions conclue en novembre 2025.


