
La Tunisie pourrait-elle changer de modèle économique au cours des dix prochaines années ? Pour Anis Wahabi, économiste, expert-comptable et docteur en sciences de gestion, la réponse dépend moins de l’identification des problèmes — largement documentés — que de la capacité du pays à engager les réformes nécessaires.
Dans son étude « À quoi ressemblera l’économie tunisienne en 2036 ? », l’auteur remonte aux origines d’un modèle fondé progressivement sur la compétitivité par les coûts, la sous-traitance et des activités à valeur ajoutée limitée. Malgré les transformations politiques, il estime que cette architecture économique a peu changé.
Une décennie marquée par le recul de l’investissement
Les chiffres retenus par Anis Wahabi illustrent l’ampleur des déséquilibres. Le taux d’investissement, qui atteignait environ 26 % du PIB en 2012, tombe à 11,2 % en 2024. La dette publique, proche de 45 % du PIB en 2013-2014, atteint 81 à 84 % en 2024-2025.
Le chômage reste compris entre 15,2 % et 16,4 %, tandis que le revenu par habitant passe de 4 310 dollars en 2014 à 3 840 dollars en 2023.
À cette faiblesse de l’investissement s’ajoute la fuite des compétences. Le document indique que 45 000 à 46 000 ingénieurs ont quitté la Tunisie en dix ans. Pour l’auteur, cette émigration réduit précisément le capital humain dont le pays aurait besoin pour monter en gamme.
À quoi pourrait ressembler l’économie tunisienne en 2036 ?
Selon le scénario médian privilégié par Anis Wahabi, la Tunisie serait plus verte et plus numérique, avec une croissance moyenne de 2,5 à 3,5 % entre 2026 et 2036, mais conserverait une dette élevée et plusieurs faiblesses structurelles de son modèle économique.
2036 : trois Tunisie possibles
Le premier scénario est celui du statu quo. La croissance moyenne resterait limitée à 1-1,8 % entre 2026 et 2036, l’investissement à 10-13 % du PIB et la dette pourrait atteindre 110-130 % du PIB. Le chômage des jeunes demeurerait supérieur à 40 %. Il s’agirait moins d’un effondrement brutal que d’un déclin progressif.
À l’opposé, le scénario de rupture structurelle suppose un redressement de l’investissement vers 22-25 % du PIB, une croissance moyenne de 4,5-6 %, une dette ramenée sous 70 % du PIB et un chômage des jeunes inférieur à 20 % en 2036. Cette trajectoire passerait notamment par l’assainissement budgétaire, la restructuration des entreprises publiques et une montée en gamme industrielle et numérique.
Anis Wahabi juge toutefois plus probable une troisième voie : la bifurcation partielle. La croissance atteindrait alors 2,5-3,5 %, l’investissement 15-18 % du PIB et la dette resterait élevée, entre 85 et 100 % du PIB. La transition énergétique, le numérique et la diaspora apporteraient de nouveaux relais de croissance sans transformer complètement le modèle.
La conclusion de l’auteur est politique autant qu’économique : sans compromis permettant de supporter le coût à court terme des réformes, la Tunisie de 2036 pourrait être plus verte et plus connectée, tout en restant structurellement proche de celle de 2025.
Chiffres clés
- 11,2 % du PIB : taux d’investissement en 2024, contre environ 26 % en 2012.
- 81-84 % du PIB : dette publique en 2024-2025.
- 3 840 dollars : revenu par habitant en 2023, contre 4 310 dollars en 2014.
- 2,5-3,5 % : croissance annuelle moyenne envisagée dans le scénario médian 2026-2036.
- 85-100 % du PIB : dette projetée en 2036 dans ce même scénario.
- 35-45 % : part projetée des renouvelables dans le mix électrique en 2036 dans le scénario médian.


