Le pétrole dépasse de nouveau 100 dollars, mais le signal le plus préoccupant pour Tunis se trouve ailleurs : l’EIA vient de porter à 91 dollars sa prévision du prix moyen du Brent pour 2026. Pour une économie dont Fitch chiffre déjà le déficit budgétaire à 6,4 % du PIB et le déficit courant à 3,9 %, un pétrole durablement cher transforme un épisode de marché en contrainte macroéconomique.

À 101,10 dollars le baril jeudi matin, le Brent ne s’éloignait que marginalement de sa clôture de mercredi à 101,21 dollars, son niveau de clôture le plus élevé depuis mai. La poussée est spectaculaire : Reuters relève une progression proche de 30 % depuis les creux touchés début août, dans un marché perturbé par les tensions au Moyen-Orient et les restrictions persistantes sur les flux pétroliers du Golfe.

Pour la Tunisie, pourtant, le chiffre décisif n’est peut-être pas 101 dollars. C’est 91 dollars.

Dans son Short-Term Energy Outlook publié le 9 septembre, l’Energy Information Administration américaine prévoit désormais un Brent moyen de 91 dollars le baril sur l’ensemble de 2026. Reuters chiffre cette révision à près de 5 % par rapport à l’estimation précédente. L’agence estime surtout que les stocks pétroliers mondiaux ont diminué d’environ 400 millions de barils depuis le début de l’année et qu’ils devraient continuer à reculer jusqu’à la fin de 2026.

Ce changement de scénario compte davantage qu’un franchissement ponctuel des 100 dollars. Il signifie qu’un niveau élevé du pétrole risque de peser plus longtemps sur les économies importatrices.

Le problème n’est plus seulement le pic à 100 dollars

L’EIA ne projette pas un Brent à 100 dollars pendant toute l’année. Son scénario est plus nuancé : l’agence table sur environ 90 dollars en moyenne au second semestre 2026, avant une décrue à 74 dollars en moyenne en 2027, sous l’hypothèse d’un rétablissement progressif de la production et d’une reconstitution des stocks.

Mais c’est précisément la persistance du choc qui change la lecture.

Un baril qui dépasse brièvement 100 dollars peut être absorbé en partie par des mécanismes budgétaires ou des ajustements temporaires. Un prix moyen annuel de 91 dollars agit, lui, mois après mois sur la facture d’importation, les besoins de financement des mécanismes de compensation et les comptes extérieurs.

La Tunisie cumule ces trois vulnérabilités.

Fitch Ratings, qui a maintenu le 8 septembre la note souveraine tunisienne à « B- » avec perspective stable, prévoit que le déficit courant s’élargira à 3,9 % du PIB en 2026, contre un environnement plus favorable les années précédentes. L’agence attribue explicitement cette détérioration aux prix plus élevés de l’énergie, qui alourdissent le déficit commercial.

Le même choc se retrouve presque mécaniquement dans les comptes de l’État.

Les subventions deviennent l’amortisseur… et la facture

Fitch prévoit un déficit budgétaire tunisien de 6,4 % du PIB en 2026, très supérieur à la médiane de 3,3 % citée pour les souverains classés dans la catégorie « B ». D’après les éléments publiés sur son évaluation, le renchérissement des subventions aux carburants contribuerait à lui seul pour environ 0,8 point de PIB supplémentaire à la dépense.

C’est ici que le pétrole à 91 dollars change d’échelle.

Pour protéger les prix intérieurs, l’État peut absorber une partie du choc international. Ce mécanisme atténue la transmission immédiate vers les ménages et les entreprises, mais déplace le coût vers le budget.

Fitch prévoit ainsi une inflation moyenne relativement contenue de 5,7 % en 2026, en considérant précisément qu’une grande partie du renchérissement pétrolier international continuera d’être amortie par les subventions publiques.

Autrement dit, le risque énergétique tunisien se répartit entre deux comptes : ce qui n’apparaît pas immédiatement dans le prix payé à la pompe peut réapparaître dans le déficit de l’État.

Une dette à 85 % du PIB réduit la marge d’absorption

Cette mécanique devient plus délicate dans une économie où Fitch prévoit une dette publique proche de 85 % du PIB en 2026, contre une médiane de 55 % pour les pays de notation comparable. Près de 40 % de cette dette étant libellée en devises, les comptes publics restent également sensibles aux mouvements de change.

Un pétrole durablement cher peut donc enclencher plusieurs pressions simultanées : hausse de la facture énergétique extérieure, creusement du besoin de subvention, augmentation du déficit budgétaire et pression supplémentaire sur les besoins de financement.

Il serait toutefois excessif de transformer cette chaîne de risques en prévision mécanique. Plusieurs variables peuvent encore modifier l’addition : évolution effective du Brent, volumes importés, consommation intérieure, politique de prix, taux de change du dinar, performances touristiques et exportatrices, ainsi que rythme de normalisation des approvisionnements mondiaux.

Fitch souligne d’ailleurs que la bonne tenue des exportations d’huile d’olive — en hausse de 44 % sur un an au premier semestre selon les données citées par l’agence — et les recettes de services compensent une partie de la détérioration extérieure.

Mais la marge de sécurité se rétrécit si le pétrole reste durablement élevé.

Les 400 millions de barils qui changent le scénario mondial

Le relèvement de l’EIA n’est pas fondé uniquement sur une prime géopolitique abstraite. L’agence estime que les stocks pétroliers mondiaux ont déjà baissé d’environ 400 millions de barils depuis le début de 2026. Pour le seul deuxième trimestre, elle évalue la contraction des stocks à 3,9 millions de barils par jour en moyenne et prévoit encore des baisses aux troisième et quatrième trimestres.

C’est ce déficit physique qui rend la situation plus difficile pour les pays importateurs.

L’EIA suppose que la production du Moyen-Orient remontera progressivement, grâce à une amélioration des flux par le détroit d’Ormuz et à des routes alternatives. Mais elle ne prévoit pas un retour de la plupart des productions aux niveaux précédant le conflit avant le deuxième trimestre 2027.

La détente du pétrole attendue l’an prochain reste donc conditionnelle.

Pour la Tunisie, le véritable indicateur à suivre n’est plus seulement la prochaine séance du Brent. C’est la durée pendant laquelle le prix moyen restera suffisamment élevé pour alimenter simultanément déficit énergétique et subventions.

Les chiffres clés

101,10 $ — cours du Brent jeudi matin, 10 septembre.
101,21 $ — clôture mercredi, plus haut depuis mai.
91 $ — prix moyen du Brent prévu par l’EIA en 2026.
≈ 400 millions de barils — baisse estimée des stocks pétroliers mondiaux depuis début 2026.
6,4 % du PIB — déficit budgétaire tunisien prévu par Fitch en 2026.
3,9 % du PIB — déficit courant attendu.
85 % du PIB — dette publique prévue.
5,7 % — inflation moyenne attendue en Tunisie en 2026.

En bref

La remontée du Brent au-dessus de 100 dollars attire l’attention des marchés, mais le chiffre déterminant pour la Tunisie est désormais la prévision annuelle de l’EIA : 91 dollars le baril en moyenne en 2026. Cette hypothèse intervient alors que Fitch prévoit déjà un déficit budgétaire de 6,4 % du PIB et un déficit courant de 3,9 %, en reliant leur détérioration au coût de l’énergie. Si le pétrole reste durablement cher, les subventions protégeront partiellement les prix intérieurs, mais transféreront une part croissante du choc vers les finances publiques.

Perspective

Le prochain test viendra moins d’un éventuel nouveau passage du Brent à 105 ou 110 dollars que de la capacité du marché mondial à reconstituer ses stocks. Tant que ceux-ci continuent de diminuer et que les flux du Golfe restent perturbés, le scénario d’un pétrole durablement élevé gagne en crédibilité.

Pour Tunis, cela signifie qu’une variable extérieure incontrôlable devient l’un des paramètres centraux de l’équation budgétaire 2026 : chaque mois supplémentaire de pétrole cher réduit un peu plus l’espace disponible entre soutien des prix, maîtrise du déficit et financement de l’État.