La gouvernance n’est pas un décor administratif, c’est la matrice d’un pays, la mécanique vitale qui permet à un pays de fonctionner, de décider, de protéger ses institutions et de garantir la continuité de ses infrastructures critiques. Lorsqu’elle se dérègle, ce ne sont pas seulement les administrations qui s’essoufflent, mais l’État lui-même qui se fragilise.
L’absence prolongée d’un Directeur Général à la Société Monétique de Tunisie, institution centrale dans l’écosystème financier national, n’est pas un incident administratif. C’est un révélateur. Un signal d’alarme. Le symptôme d’un dérèglement profond qui touche la haute administration tunisienne et interroge la manière dont l’État sécurise ses compétences et exerce son autorité.
Un pays ne peut réussir sans gouvernance, et une administration ne peut fonctionner sans direction
La SMT n’est pas la seule institution publique à fonctionner sans Directeur Général, alors même qu’un DG est celui qui donne l’impulsion, oriente les choix, structure les stratégies de développement et assume pleinement la responsabilité de l’action lorsqu’elle engage l’avenir de l’institution.
Cette situation dépasse la simple vacance de poste. Elle traduit une incapacité à stabiliser les responsabilités, à affirmer l’autorité administrative, à garantir la continuité du pilotage. Une administration sans direction générale n’est pas seulement en attente, elle est en déséquilibre. Elle perd son centre de gravité. Elle se fragilise. Elle se replie sur elle-même. Elle se contente de survivre.
La nouvelle mode en Tunisie : nommer sans confirmer
Aujourd’hui dans notre administration publique, la mode est aux chargés de gestion nommés par des notes ministérielles. Des chargés de gestion, lesquels quoi que nous puissions dire et aussi volontaires soient-ils ou soient-elles, n’ont ni mandat clair, ni horizon stratégique, ni légitimité hiérarchique. Ils (Elles) assurent la continuité minimale, profitent des avantages des postes mais ne peuvent engager l’avenir. Ils (Elles) ne peuvent pas réformer, ne peuvent pas trancher, ne peuvent pas porter une vision.
Dans ce vide, les décisions se dispersent, les arbitrages se figent, les équipes se désorientent, les services publics perdent leur cohérence. Une institution sans DG ou gérée par un chargé de gestion est une institution qui fonctionne en mode dégradé, où la prudence remplace l’initiative et où la survie administrative prend le pas sur la performance.
L’interchangeabilité des profils : une fiction dangereuse
Une dérive inquiétante s’installe dans la haute fonction publique tunisienne. On considère que tout cadre peut être parachuté dans n’importe quelle institution, comme si le simple fait d’appartenir à l’administration suffisait à garantir la maîtrise de tous les secteurs. Cette vision est non seulement erronée, mais destructrice.
Les administrations tunisiennes sont profondément spécialisées. Elles ont leurs cultures, leurs usages, leurs procédures, leurs contraintes techniques. Introduire un profil étranger au secteur, sans connaissance des dossiers ni des pratiques internes, revient à fragiliser l’institution, à ralentir les processus, à créer des tensions hiérarchiques, à affaiblir la qualité du service public. L’État ne peut pas fonctionner sur l’interchangeabilité des personnes. Il doit fonctionner sur la stabilité des compétences et sur la continuité des savoirs.
Cette fiction de l’interchangeabilité produit un effet silencieux mais dévastateur. Elle démotive les cadres compétents. Elle les pousse à se retirer, à se taire, à se protéger.
Elle les prive de reconnaissance. Elle les prive de perspectives. Elle les prive de sens. Elle les prive parfois de santé. Le cas de ce cadre victime d’un AVC parce qu’il portait à bout de bras une administration en manque de direction n’est pas un accident isolé. Il illustre un système où les compétences sont sollicitées jusqu’à l’épuisement, sans protection ni reconnaissance.
Quand le mérite s’efface, l’État s’affaiblit
La gouvernance ne se mesure pas seulement à la qualité des décisions, mais à la manière dont l’État traite ses compétences. Lorsque des professionnels investis, expérimentés, reconnus pour leur sérieux, voient leurs prérogatives retirées au profit de profils parachutés, le message envoyé est clair. Le mérite ne compte plus. La compétence ne compte plus. L’engagement ne compte plus. Seules comptent les allégeances, les équilibres internes, les arbitrages invisibles.
Cette logique produit un retrait progressif, une fatigue morale, une perte de sens, une fuite des talents. Elle crée un climat où les cadres compétents se demandent pourquoi continuer à s’investir, pourquoi porter des dossiers, pourquoi s’engager, pourquoi se sacrifier. Une administration qui ne protège pas ses talents finit par les perdre. Un État qui ne reconnaît pas ses compétences finit par s’affaiblir.
La hiérarchie inversée : un signal d’alarme institutionnel
L’absence de nominations fermes crée un vide de pouvoir. Dans ce vide, ce sont les niveaux intermédiaires qui prennent le dessus. Le chef de service, installé depuis longtemps, maîtrisant les réseaux internes, peut se retrouver avec plus d’influence qu’un directeur général intérimaire. Cette inversion hiérarchique est l’un des signaux les plus inquiétants de la crise de gouvernance. Elle crée des zones d’autorité concurrentes, des décisions contradictoires, des conflits internes, une fragmentation du pouvoir qui rend toute stratégie impossible.
Une administration ne peut pas fonctionner lorsque la légitimité hiérarchique est affaiblie et lorsque les responsabilités ne sont plus clairement définies. Elle devient un espace de survie, un lieu de tensions, un terrain d’incertitudes. Elle perd sa capacité d’action. Elle perd sa capacité de réforme. Elle perd sa capacité de projection.
« La compétence sans autorité est aussi impuissante que l’autorité sans compétence » disait Gustave Le Bon, sociologue et psychologue social français
La gouvernance comme condition de stabilité nationale
La gouvernance n’est pas un concept abstrait. Elle est la condition de la performance d’un pays. Elle garantit la stabilité, la continuité, la qualité du service public. Elle protège les compétences, les valorise, les promeut. Elle permet à l’État de se projeter, de réformer, de décider.
Sans gouvernance solide, les institutions se fragilisent, les talents s’épuisent, les projets se bloquent, les équilibres économiques se dégradent.
La Tunisie souffre aujourd’hui d’une crise de gouvernance profonde, marquée par des postes vacants dans les hautes administrations, par une perte de compétences stratégiques, par une démotivation des cadres, par une fuite des talents qui menace la stabilité du pays. L’absence de DG à la SMT n’est pas un détail administratif. C’est un révélateur. Une institution publique stratégique laissée sans direction pendant des mois montre que l’État peine à stabiliser ses responsabilités, à affirmer son autorité, à sécuriser ses compétences.
Rassurer les compétences, restaurer la gouvernance, restaurer l’État
La Tunisie ne manque pas de talents. Elle manque d’un système qui leur donne leur place, loin des allégeances, loin des improvisations, loin des parachutages. Les compétences servent l’État, pas les personnes. Elles sont la clé de la performance publique et la condition de la stabilité nationale. Restaurer la gouvernance, c’est restaurer l’État. C’est lui redonner sa force, sa cohérence, sa vision. C’est lui permettre de se tenir debout, de décider, d’agir, de protéger, de réformer. C’est lui permettre de réussir.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Paralysie décisionnelle : La vacance prolongée à la tête d’institutions clés comme la SMT compromet le pilotage stratégique de l’économie.
- Précarité managériale : Le recours systématique aux “chargés de gestion” limite l’action publique à la simple gestion des affaires courantes, bloquant toute réforme.
- Dérive des parachutages : L’illusion d’interchangeabilité des cadres ignore les spécificités techniques sectorielles et dévalue l’expertise interne.
- Risque de gouvernance : L’absence d’autorité formelle crée un vide décisionnel entraînant une inversion de la hiérarchie et une perte d’efficacité.
- Urgence institutionnelle : La restauration de l’État passe impérativement par le réengagement en faveur du mérite et la protection des compétences nationales.


