
Les publications mensuelles détaillaient les recettes fiscales – impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP), impôt sur les sociétés (IS), taxe sur la valeur ajoutée (TVA), droits de consommation – ainsi que les recettes non fiscales et les emprunts débloqués. Elles présentaient aussi les dépenses : salaires, subventions, services publics, investissements et remboursements de la dette.
Ces données n’étaient pas de simples chiffres : elles constituaient une boussole pour anticiper la croissance, ajuster les politiques publiques et prendre des mesures correctrices en cours d’année. Elles permettaient aux analystes de proposer des recommandations constructives et aux investisseurs de mesurer la solidité des finances publiques.
Les dangers d’un silence prolongé
Depuis janvier 2026, aucune information n’a été publiée. Cette opacité prive les analystes de repères essentiels et les pousse à chercher ailleurs les données manquantes. Or, lorsqu’elles sont obtenues à l’étranger, elles peuvent être interprétées de manière défavorable, voire instrumentalisées contre les intérêts du pays.
Les conséquences sont multiples :
- les investisseurs internationaux hésitent à engager des capitaux faute de visibilité ;
- les bailleurs de fonds internationaux doutent de la fiabilité des engagements budgétaires
- les observateurs économiques craignent une manipulation des indicateurs de croissance.
Un constat revient avec insistance dans la bouche de nombreux Tunisiens haut cadres opérant dans des multinationales à l’étranger : leurs directions expriment souvent un intérêt réel pour investir en Tunisie, séduites par le potentiel humain, géographique et sectoriel du pays. Mais ces mêmes cadres reconnaissent que l’image que la Tunisie projette, à tort ou à raison, freine cet élan. Ils expliquent que le pays ne se « vend » pas suffisamment bien, que ses atouts restent sous‑exploités, et que les signaux envoyés à l’international manquent parfois de cohérence, de visibilité ou de continuité.
Ce décalage entre le potentiel réel et la perception extérieure crée une forme de frustration chez ces professionnels, qui voient des opportunités prêtes à éclore mais qui peinent à se concrétiser faute d’un récit national plus affirmé, plus rassurant et plus ambitieux.
Un pays qui ne communique pas ses chiffres et ne communique pas sur son image, s’expose à une perte de crédibilité et à une dégradation de son image économique.
L’impact sur la gouvernance économique
Sans données intermédiaires, l’État avance à l’aveugle. Si les subventions explosent, aucune mesure corrective n’est prise. Si les recettes fiscales stagnent, aucun plan d’amélioration n’est engagé. Si elles progressent fortement, aucune opportunité d’alléger la pression fiscale n’est saisie.
La publication régulière des résultats budgétaires permettait d’ajuster la politique économique en temps réel. Son absence fragilise la capacité de l’État à réagir et prive les analystes de leur rôle d’alerte.
Une question qui dérange : pourquoi ce silence ? Le système d’information du ministère n’a pas changé. Les normes comptables internationales IPSAS n’ont pas encore été adoptées. Rien ne justifie techniquement cette rétention.
Dès lors, une interrogation s’impose, posée avec toute la diplomatie nécessaire :
L’opacité règne-t-elle parce que certains fonds alloués à des projets ont été investis dans d’autres ? Cette question, légitime, ne vise pas à accuser mais à comprendre. Car l’absence d’explication nourrit les suspicions et affaiblit la confiance.
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Les conséquences internationales
Les investisseurs et bailleurs de fonds internationaux exigent des informations crédibles et régulières. Sans elles, ils ne peuvent évaluer les risques, anticiper les tendances ni ajuster leurs stratégies.
Un rapport budgétaire publié à mi-parcours – par exemple au 30 juin – aurait permis de constater une dérive éventuelle des subventions ou une stagnation des recettes fiscales. Ces constats auraient ouvert la voie à des mesures correctrices au second semestre. En l’absence de données, le pays perd sa capacité d’adaptation et s’expose à des décisions tardives et coûteuses.
Une opacité aux effets destructeurs
L’opacité budgétaire n’est pas seulement un problème technique : elle est un choix politique aux conséquences lourdes. Elle prive le pays des analyses constructives des experts, fragilise la confiance des partenaires internationaux et alimente les doutes sur la gouvernance.
Elle peut aussi masquer des incohérences entre les chiffres de la croissance et ceux des recettes fiscales, laissant planer le soupçon d’une manipulation des indicateurs.
La Tunisie ne peut plus se permettre de naviguer sans boussole dans un contexte économique mondial incertain. La transparence budgétaire est une exigence, non une option. Elle conditionne la confiance des investisseurs, la crédibilité des bailleurs de fonds et la capacité du pays à ajuster sa politique économique.
Le silence actuel du ministère des Finances est une erreur stratégique. Il est urgent de rétablir la publication régulière des résultats budgétaires, non seulement pour éclairer les analystes et les citoyens, mais aussi pour préserver l’image et la souveraineté économique de la Tunisie.
Il est également essentiel de restaurer un climat de confiance auprès des investisseurs nationaux, dont beaucoup expriment un sentiment d’insécurité juridique. Plusieurs chefs d’entreprise affirment qu’à la moindre erreur de gestion ou au moindre différend financier, ils se retrouvent exposés à des procédures pénales lourdes, alors même que ces situations pourraient être réglées par des mécanismes administratifs, fiscaux ou civils, sans que l’idée d’une sanction pénale ne soit envisagée. Cette perception, qu’elle soit fondée ou non, fragilise l’initiative privée et décourage l’investissement productif.
L’économie a besoin de chiffres mais aussi de sérénité et de confiance
Il est tout aussi crucial de rappeler que la lutte contre la corruption, indispensable à la crédibilité de l’État et à la transparence de l’économie, ne doit jamais se transformer en une chasse aux sorcières aveugle. En se concentrant exclusivement sur ce qui est perçu comme la “grande corruption”, on risque d’ignorer la petite corruption, celle qui touche le quotidien, qui mine la confiance, qui ralentit les services, et qui, elle aussi, doit être combattue avec la même détermination.
Dans un véritable État de droit, la justice doit être appliquée avec la même rigueur, la même équité et la même exigence, qu’il s’agisse des plus nantis ou des plus démunis. C’est à cette condition que l’économie pourra respirer, que les investisseurs pourront s’engager sereinement, et que la Tunisie pourra enfin libérer toute l’énergie créatrice de ses enfants.
Car un pays ne progresse vraiment que lorsque la confiance circule librement, des citoyens vers l’État, et de l’État vers ceux qui bâtissent son avenir.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Rupture statistique : Depuis janvier 2026, le ministère des Finances a suspendu la publication mensuelle des données d’exécution budgétaire.
- Perte de repères : L’opacité prive les analystes et investisseurs internationaux de visibilité, nuisant à l’attractivité économique du pays.
- Gouvernance en aveugle : L’absence de chiffres intermédiaires empêche l’ajustement en temps réel des politiques publiques et des dépenses (subventions, investissements).
- Insécurité juridique : De nombreux chefs d’entreprise réclament une distinction claire entre les erreurs de gestion administrative et les sanctions pénales.
- Impératif de confiance : La restauration de la transparence et la lutte équitable contre la corruption sont les clés pour libérer l’investissement productif.


