EAU ELECTRICITEÀ six heures du soir, dans un appartement tunisien, la journée ne s’arrête pas forcément avec le retour à la maison. Encore faut-il que l’eau coule et que l’électricité tienne. Une coupure de courant peut immobiliser l’ascenseur, arrêter le climatiseur en pleine chaleur et, parfois, perturber aussi l’alimentation en eau. Ce qui ressemblait autrefois à un incident ponctuel devient, lorsqu’il se répète, une contrainte quotidienne.

L’été 2026 a donné une dimension particulière à cette fragilité. Entre le 18 et le 24 juillet, les équipes de la STEG ont réalisé 18 294 interventions pour rétablir l’alimentation électrique dans le pays. La forte demande liée à la canicule et à l’usage massif de la climatisation a conduit l’entreprise publique à recourir à des délestages afin de protéger le réseau.

Dans un bureau, quelques minutes sans courant peuvent sembler supportables. Une heure change déjà la donne. Les ordinateurs s’éteignent, la connexion internet tombe, les climatiseurs s’arrêtent. Les équipes attendent, les rendez-vous se décalent, les tâches s’accumulent. Pour une petite entreprise dépourvue de groupe électrogène ou d’onduleurs suffisamment puissants, l’interruption devient rapidement un coût.

Dans une usine, l’enjeu est encore plus direct. Une machine qui s’arrête au milieu d’un cycle peut ralentir toute une chaîne de production. Il faut parfois redémarrer des équipements, vérifier des installations ou reporter une livraison. Une coupure d’eau peut, elle aussi, peser sur certaines activités industrielles. Le problème n’est alors plus seulement la panne : c’est l’incertitude sur sa fréquence et sa durée.

Cette interdépendance entre eau et électricité est documentée par la Banque mondiale. Certaines stations de transfert d’eau ont besoin d’électricité pour fonctionner. Un délestage peut donc produire un effet en cascade : l’électricité s’interrompt, puis l’approvisionnement en eau devient à son tour plus fragile.

Or la Tunisie aborde ces tensions avec une contrainte structurelle majeure. Le pays figure parmi ceux soumis à un stress hydrique extrêmement élevé. Selon les données citées par la Banque mondiale, la disponibilité en eau renouvelable pourrait passer d’environ 357 mètres cubes par habitant en 2020 à 268 mètres cubes en 2050, très en dessous du seuil de pénurie absolue fixé à 500 mètres cubes.

La question dépasse donc largement la canicule

La dégradation des conditions de vie, des services publics et les pénuries, notamment d’eau, figuraient désormais parmi les motifs alimentant le mécontentement social en Tunisie. Elles ne résument pas à elles seules la contestation, qui comporte aussi des dimensions politiques et économiques. Mais leur présence est révélatrice.

Lorsqu’un ménage organise sa journée autour de l’eau disponible, qu’un bureau redoute la prochaine coupure et qu’une usine doit prévoir des solutions de secours, la défaillance d’un réseau cesse d’être un simple problème technique. Elle devient un coût économique, une source d’incertitude et, progressivement, un sujet social.

C’est probablement là que se situe le véritable signal de l’été 2026 : moins dans l’existence des coupures que dans le risque qu’elles deviennent une donnée durable de l’économie tunisienne.