
Le changement d’échelle est considérable.
Selon les données présentées par le gouvernement lors de l’examen du projet d’extension de la centrale de Borj El Amri, la consommation électrique tunisienne a atteint en juillet 2026 un pic record estimé à 6 400 MW, contre 5 175 MW l’année précédente. La demande progresserait désormais de 4 à 5 % par an.
Cela signifie que l’épisode attendu dimanche 23 et lundi 24 août doit être analysé non plus autour de la barre des 5 GW, mais autour de celle des 6 GW et plus.
Si les températures annoncées par l’INM — jusqu’à 40 à 46°C selon les régions — se matérialisent simultanément sur une grande partie du pays, la climatisation pourrait de nouveau provoquer un appel de puissance massif en milieu de journée.
Aucune prévision publique de la STEG ne permet toutefois d’affirmer que le record de 6 400 MW sera dépassé. Ce niveau doit donc être considéré comme le benchmark à surveiller, et non comme une prévision pour dimanche ou lundi.
Un record qui révèle surtout le déficit de marge
Le chiffre de 6 400 MW est particulièrement important parce qu’il dépasse largement les capacités de production nationales immédiatement mobilisables évoquées ces dernières semaines.
C’est précisément cette tension structurelle qui explique la décision du gouvernement d’accélérer l’extension de la centrale de Borj El Amri avec une troisième turbine à gaz de 250 à 400 MW, dont l’entrée en exploitation n’est prévue que pour l’été 2027.
En attendant, l’équilibre du réseau dépend simultanément de la disponibilité des centrales tunisiennes, des renouvelables, des mécanismes d’effacement ou d’allègement de charge et des échanges avec les pays voisins.
Or, lors d’une canicule régionale, cette dernière soupape devient beaucoup moins confortable.
L’Algérie ne constitue pas une réserve illimitée
Historiquement, l’interconnexion avec l’Algérie joue un rôle central dans la sécurité du système tunisien. Le ministère tunisien de l’Énergie indique que les cinq lignes reliant les deux pays permettent précisément des échanges pendant les périodes de pointe.
Mais une interconnexion n’équivaut pas à une réserve garantie.
L’Algérie affronte elle-même une consommation estivale record. Le 13 juillet, sa demande nationale a atteint 21 378 MW, après plusieurs records successifs. Pour préparer l’été, Sonelgaz avait ajouté plus de 1 850 MW de capacités supplémentaires et renforcé ses réseaux de transport et de distribution.
Sonelgaz a jusqu’ici assuré pouvoir satisfaire sa propre demande tout en maintenant des exportations vers la Tunisie. Il serait donc excessif d’affirmer que l’aide algérienne est impossible.
Mais si une vague de chaleur frappe simultanément l’est algérien et la Tunisie, la quantité réellement disponible à l’exportation peut devenir beaucoup plus contrainte. L’incident technique survenu en Algérie en juillet, qui avait affecté les échanges avec la Tunisie, a déjà montré la vulnérabilité de cette dépendance.
La question n’est donc pas seulement de savoir si la ligne existe, mais combien de mégawatts l’Algérie peut réellement libérer au moment précis où son propre réseau atteint sa pointe.
La Libye, une sécurité encore plus fragile
À l’est, la marge apparaît plus réduite encore.
La Libye traverse elle-même une crise électrique estivale. Fin juillet, plusieurs villes de l’ouest du pays ont connu de longues coupures, parfois supérieures à dix heures, sur fond de demande élevée, de problèmes de réseau et de difficultés d’approvisionnement énergétique.
Le système libyen a même dû bénéficier en juillet d’une réalimentation via l’interconnexion avec l’Égypte afin de contribuer au rétablissement du réseau.
Dans ces conditions, la Libye peut difficilement être considérée comme une source de secours ferme pour la Tunisie pendant une pointe régionale de consommation.
Cela réduit la profondeur du filet de sécurité tunisien : quand la canicule est strictement nationale, l’interconnexion peut absorber une partie du choc ; lorsqu’elle touche simultanément le Maghreb, chaque pays cherche d’abord à préserver son propre équilibre.
Le vrai scénario à risque : une pointe régionale simultanée
C’est probablement le point le plus sensible du week-end.
La Tunisie n’est pas un réseau isolé, mais elle ne dispose pas encore de l’interconnexion avec l’Italie qui lui permettrait de diversifier réellement ses possibilités d’importation.
Elle reste donc largement dépendante de son propre parc de production et de son lien avec l’Algérie pour amortir les pointes.
Si dimanche ou lundi la demande tunisienne retourne vers 6 000 à 6 400 MW, tandis que l’Algérie connaît simultanément sa propre pointe et que la Libye reste en situation fragile, la STEG disposerait mécaniquement de moins de souplesse pour compenser un déficit ponctuel.
Cela ne signifie pas que des coupures sont certaines. Mais cela augmente le risque que toute indisponibilité d’une centrale, tout incident de réseau ou toute réduction inattendue des importations oblige à recourir à l’allègement de charge.
Dans un système électrique, ce n’est pas nécessairement le niveau absolu de consommation qui provoque la rupture. C’est l’écart, parfois de quelques centaines de mégawatts seulement, entre la demande instantanée et les moyens effectivement disponibles pour la couvrir.
Électricité, puis eau : le risque d’un effet domino
Le problème prend une dimension supplémentaire lorsque les coupures électriques affectent le pompage et la distribution de l’eau.
Après les perturbations enregistrées en juillet, un nouvel épisode de délestage pourrait intervenir alors que certaines régions connaissent déjà des interruptions d’alimentation et que l’eau conditionnée reste très demandée.
La combinaison devient alors particulièrement pénalisante : chaleur extrême, climatisation massive, tension électrique, difficultés de pompage et ruée sur l’eau embouteillée.
Pour les entreprises comme pour les ménages, le week-end doit donc être préparé non comme un simple épisode météorologique, mais comme une période potentielle de tension simultanée sur plusieurs infrastructures essentielles.
Le chiffre clé
6 400 MW : pic record de consommation électrique tunisienne enregistré en juillet 2026, contre 5 175 MW en 2025.
Le chiffre à surveiller dimanche et lundi ne sera donc pas 5 000 MW. Ce sera la distance qui séparera la demande du record de 6,4 GW, et surtout la quantité de puissance réellement disponible au même moment en Tunisie et chez ses voisins.


