
Le Pouls de la Tunisie — Des actifs partout, mais encore trop peu de rendement
Cette semaine économique tunisienne offre une photographie inhabituelle du pays. Elle ne parle pas seulement de déficit, d’endettement, de pénuries ou de ralentissement. Elle parle d’actifs.
Actifs hydriques, d’abord.
La mise en exploitation attendue de trois barrages — Mellegue supérieur, Douimis et Kalâa Kbira — doit apporter une capacité supplémentaire proche de 290 millions de mètres cubes. Après des années de stress hydrique, de sécheresse et de restrictions, l’enjeu dépasse largement le confort de l’approvisionnement.
L’eau est désormais un facteur de compétitivité.
Un hectare irrigable supplémentaire, une industrie mieux sécurisée contre les coupures ou une région disposant d’un approvisionnement plus fiable produisent une valeur économique réelle. Le barrage de Mellegue supérieur doit notamment permettre de développer près de 13 000 hectares de zones irriguées.
Mais le béton ne constitue pas une politique hydrique.
Sans entretien, contrôle des pertes, tarification cohérente, arbitrage efficace entre usages agricoles, urbains et industriels et stratégie d’adaptation climatique, quelques centaines de millions de mètres cubes supplémentaires ne feront que repousser le problème.
La souveraineté hydrique ne se mesure pas uniquement à la capacité des retenues. Elle se mesure au rendement économique et social de chaque mètre cube mobilisé.
Deuxième actif : les Tunisiens du monde.
Avec plus de 1,8 million de Tunisiens établis à l’étranger, la diaspora représente bien davantage qu’une source de transferts. Selon les données avancées lors des rencontres régionales consacrées aux Tunisiens à l’étranger, les transferts avaient dépassé 5 milliards de dinars à fin juillet 2026.
C’est considérable. Mais là encore, la vraie question n’est plus seulement : combien d’argent entre en Tunisie ?
Elle devient : quelle part de cette épargne peut devenir capital productif ?
Créer une banque de projets, un Fast Track administratif, des produits financiers dédiés ou une cartographie régionale des opportunités constitue une bonne direction. Mais les membres de la diaspora ont les mêmes exigences qu’un autre investisseur : visibilité réglementaire, rapidité administrative, sécurité juridique et rendement.
Le patriotisme facilite parfois le premier contact. Il ne remplace jamais un climat des affaires efficace.
Troisième actif : l’infrastructure financière numérique.
Au premier semestre 2026, la Tunisie comptait 512 000 wallets, avec 5 millions de transactions mobiles pour un montant de 914,2 millions de dinars. Le plus intéressant n’est cependant pas le nombre de portefeuilles électroniques, mais leur utilisation : les paiements représentent désormais 67,1 % des opérations mobiles.
Même mouvement côté cartes bancaires : 6,151 millions de cartes, 85,4 millions d’opérations et 15,425 milliards de dinars échangés au premier semestre.
Une transition silencieuse est donc en marche.
La bataille entre cash et paiement numérique paraît technique. Elle est en réalité économique. Une économie où les transactions sont davantage traçables peut améliorer la bancarisation, réduire certains coûts, accélérer les échanges et favoriser l’émergence de nouveaux services.
Encore faut-il éviter une digitalisation à deux vitesses, concentrée dans les zones urbaines, les populations bancarisées et les entreprises déjà formelles.
Enfin, quatrième actif : l’État lui-même.
La proposition d’un Plan de Réingénierie Patrimoniale de l’État pose probablement la question la plus importante de la semaine : connaissons-nous réellement la valeur économique de ce que possède la Nation ?
Terrains, bâtiments, participations publiques, réseaux, infrastructures, entreprises, concessions : le débat tunisien reste dominé par le déficit annuel et la dette, alors qu’un État possède aussi un bilan.
Passer progressivement à une comptabilité patrimoniale, consolider les actifs et passifs publics et construire un cadastre numérique ne supprimera évidemment pas la contrainte budgétaire.
Mais cela changerait la qualité du diagnostic.
Car un pays peut être endetté tout en étant riche en actifs mal exploités. Et un pays peut afficher un patrimoine important tout en restant pauvre en liquidités et en productivité.
La question décisive n’est donc pas seulement ce que la Tunisie possède, mais ce que ses actifs rapportent à la collectivité.
L’Onde de Choc Internationale — Le libre-échange cède la place au rapport de force
Cette réflexion intervient précisément au moment où le commerce mondial change de nature.
Les tarifs, restrictions commerciales et politiques de subvention ont atteint des niveaux particulièrement élevés en 2026, selon les données compilées autour des travaux de l’OMC et du FMI.
Les États-Unis ont notamment imposé le 24 juillet de nouveaux droits de douane de 10 % à 12,5 % sur les importations provenant de 60 partenaires commerciaux, tandis que de nouvelles mesures sectorielles continuent d’être annoncées. Le 13 août, Washington a par exemple dévoilé des tarifs pouvant atteindre 100 % sur certaines catégories de drones importés, au nom de la sécurité nationale et de la reconstruction d’une capacité industrielle domestique.
Le message est limpide : le tarif douanier n’est plus seulement un instrument commercial. Il devient un instrument industriel, technologique et géopolitique.
Dans le même temps, la Chine continue de pousser ses capacités manufacturières vers les marchés internationaux, notamment dans les véhicules électriques, les batteries et les technologies vertes, nourrissant les réactions défensives de ses concurrents.
Et l’Europe, elle aussi, raisonne de plus en plus en termes de sécurité économique, de chaînes d’approvisionnement, de subventions stratégiques et de défense commerciale.
La mondialisation ne disparaît donc pas.
Elle change de règles.
Hier, la doctrine dominante disait : produire là où c’est le moins cher, importer sans trop se préoccuper de l’origine et laisser les chaînes de valeur optimiser les coûts.
Aujourd’hui, les grandes puissances ajoutent trois questions :
Où est produit le bien ? Qui contrôle la technologie ? Et que se passe-t-il si l’approvisionnement est interrompu ?
C’est précisément ce basculement qui doit alerter la Tunisie.
Car 70,4 % des exportations tunisiennes de marchandises au premier semestre 2026 étaient destinées à l’Union européenne.
Cette intégration européenne reste un atout considérable. Mais dans un monde où les blocs économiques cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, elle oblige également la Tunisie à monter en gamme.
La question n’est plus uniquement de conserver les marchés existants.
Elle est de devenir difficile à remplacer.
Cela passe par davantage de contenu technologique, des délais logistiques courts, une énergie compétitive, des certifications solides, une meilleure intégration industrielle et une administration capable de répondre à la vitesse des entreprises.
Le protectionnisme des grandes puissances peut donc représenter une menace.
Mais aussi une fenêtre.
Lorsque les industriels européens cherchent à rapprocher certaines productions de leurs marchés, la Tunisie dispose d’atouts évidents : proximité géographique, base industrielle existante, compétences techniques et intégration commerciale ancienne avec l’Europe.
À condition que la bureaucratie ne transforme pas ces avantages en handicap.
Résilience et Prospective — La Tunisie doit passer de l’économie de coût à l’économie d’actifs
Face à cette nouvelle mondialisation, chercher à reproduire le protectionnisme américain, européen ou chinois serait une erreur.
La Tunisie n’a ni la taille de marché, ni les moyens budgétaires permettant d’entrer dans une guerre mondiale des subventions.
Sa stratégie doit être différente.
Elle doit augmenter la valeur économique de chaque actif disponible.
- L’eau doit produire davantage de sécurité agricole et industrielle.
- La diaspora doit produire davantage d’investissements et de connexions internationales.
- Les infrastructures numériques doivent produire davantage de productivité et d’inclusion.
- Les actifs publics doivent produire davantage de rendement collectif.
- Et l’appareil exportateur doit produire davantage de valeur ajoutée par dinar exporté.
C’est ici que le parallèle régional devient utile.
Le Maroc a choisi depuis plusieurs années de consolider des écosystèmes industriels orientés vers l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables, la logistique et l’intégration aux chaînes de valeur européennes.
L’Algérie dispose, elle, d’un levier différent : ses hydrocarbures, qui lui donnent une profondeur énergétique et financière que la Tunisie ne possède pas.
La Tunisie doit donc construire son propre modèle.
Elle ne peut pas gagner la compétition régionale par la taille.
Elle peut la gagner par la vitesse, la spécialisation et l’intelligence économique.
Cela implique notamment de réduire radicalement le temps administratif nécessaire pour investir, exporter, créer une entreprise ou mobiliser un actif.
Car le nouveau protectionnisme mondial possède une conséquence souvent oubliée : lorsque les chaînes de valeur se réorganisent, les décisions d’investissement s’accélèrent.
Une usine qui cherche un nouveau site ne patientera pas éternellement devant quinze autorisations.
Un entrepreneur de la diaspora ne transformera pas son épargne en capital productif si son projet reste bloqué plusieurs mois.
Une startup de paiement ne changera pas l’économie si elle doit évoluer dans un environnement réglementaire incapable de suivre la technologie.
Et un patrimoine public mal recensé ne deviendra jamais un actif économique simplement parce qu’il existe sur le papier.
La bureaucratie est devenue un coût géopolitique.
Le Verdict — Dans le nouveau monde, les actifs dormants deviennent un luxe
Le grand enseignement de cette semaine n’est finalement ni le barrage, ni le wallet, ni la diaspora, ni même le tarif douanier américain.
C’est leur convergence.
Les grandes puissances ont compris que l’économie mondiale était redevenue un terrain de puissance. Elles sécurisent leurs usines, leurs technologies, leurs matières premières et leurs marchés.
La Tunisie doit tirer la même conclusion, à son échelle.
Non pas en érigeant des murs douaniers qu’elle n’a pas les moyens d’entretenir, mais en transformant méthodiquement ses ressources en capacités productives.
290 millions de mètres cubes supplémentaires ne valent que par l’agriculture, l’industrie et la sécurité qu’ils permettront.
1,8 million de Tunisiens à l’étranger ne constituent une puissance économique que si leurs compétences et leur capital peuvent circuler facilement vers le pays.
Des millions de cartes et de transactions numériques ne deviennent une révolution que si elles améliorent réellement la productivité et l’inclusion.
Et des milliards d’actifs publics ne constituent une richesse que lorsque l’État sait les recenser, les valoriser et les faire travailler.
Pendant des décennies, la Tunisie s’est demandé comment financer ses déficits.
Dans le monde qui arrive, elle devra poser une autre question :
comment faire travailler tout ce qu’elle possède déjà ?
Car lorsque Washington protège ses industries, Pékin soutient ses champions et Bruxelles sécurise ses chaînes de valeur, attendre passivement le retour de l’ancienne mondialisation serait une faute stratégique.
Elle ne reviendra probablement pas sous la même forme.
La prochaine bataille économique tunisienne ne sera donc pas seulement celle de la dette, du déficit ou de l’inflation.
Ce sera la bataille du rendement national : rendement de l’eau, du capital, des compétences, du numérique, des infrastructures et du patrimoine public.
Et dans cette bataille, le plus grand risque n’est peut-être plus de manquer de ressources.
C’est de continuer à posséder des ressources qui ne produisent pas assez.
EN BREF
- Souveraineté hydrique : 290 millions de mètres cubes supplémentaires attendus via trois nouveaux barrages pour sécuriser l’agriculture et l’industrie.
- Levier diaspora : Plus de 5 milliards de dinars de transferts à fin juillet 2026, nécessitant un climat des affaires optimisé pour transformer l’épargne en investissement productif.
- Transition numérique : 512 000 wallets actifs et 15,425 milliards de dinars échangés par carte bancaire au premier semestre 2026, portés par une adoption massive des paiements mobiles.
- Choc protectionniste : La montée des barrières douanières mondiales et la réorganisation des chaînes de valeur européennes exigent une compétitivité accrue des exportations tunisiennes.
- Rendement national : L’urgence de basculer d’une économie de coût à une économie d’actifs pour valoriser l’eau, les compétences, le numérique et le patrimoine public.


